Florence Lot : « Les migrants sont particulièrement touchés par le VIH »

, par Sandra

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Découvertes de séropositivité chez les migrants
Florence Lot : « Les migrants sont particulièrement touchés par le VIH »

Sandra : Annonce de la séropositivité chez les migrants, les chiffres. Discussion avec Florence Lot qui est venue tout particulièrement dans les studios de l’émission Vivre avec le VIH pour nous parler sur ce sujet. On va commencer par identifier cette population. Qui sont les migrants ? Quelle définition donner ?

Florence Lot : Il y a différentes définitions. C’est vrai que strictement, l’INSEE qui s’occupe des statistiques sur les populations, définit un migrant comme toute personne née étrangère à l’étranger, de nationalité étrangères à l’étranger. Bon, c’est vrai qu’ensuite nous dans le cadre de la surveillance du VIH qui est menée par l’institut de veille sanitaire, on a une définition un peu plus simple je dirai. On définit un migrant comme toutes personnes nées à l’étranger parce qu’on n’a pas forcément l’information sur sa nationalité à la naissance, quelque chose qu’on a essayé d’avoir au travers de la déclaration obligatoire du VIH, donc dans notre système de surveillance, on s’est rendu compte que c’était une information que les cliniciens n’avaient pas. Donc on a pris une définition plus simplifiée par rapport à celle de l’INSEE.

Sandra : Combien sont-ils en France et de quels pays sont-ils originaires, en général.

Florence Lot : En général ? On ne parle pas des personnes séropositives là ?

Sandra : Non, en général.

Florence Lot : Les migrants représentent à peu près 8% de la population française, donc un peu plus de 5 millions en France, 5 millions de personnes nées à l’étranger qui vivent en France. Les personnes d’Afrique subsaharienne représentent à peu près peut-être 8 à 10%, l’ensemble des migrants, donc petite proportion. Sinon l’Europe, je n’ai plus les chiffres en tête, l’Europe représente une part importante des migrants, l’Afrique du Nord aussi puisque c’est donc à peu près 30% des migrants viennent d’Afrique du Nord. Et puis 38% d’Europe. 12% d’Afrique subsaharienne, voilà. Et 5% d’Afrique d’Océanie. Voilà le visage de la population immigrée qui vit en France.

Sandra : Pourquoi créer des statistiques sur les migrants vivant avec le VIH ? Pourquoi est- ce si important d’avoir des données sur cette population ?

Florence Lot : C’est vrai qu’ils représentent une part importante des personnes qui vivent avec le VIH puisque par exemple l’enquête VESPA qui a été réalisée auprès des personnes vivant avec le VIH suivies à l’hôpital, a montré qu’un tiers de la population suivie à l’hôpital était donc une population immigrée. Dans le système de surveillance que gère l’institut de veille sanitaire au travers de la déclaration obligatoire du VIH et du Sida, on constate que près de la moitié des personnes qui découvrent leur séropositivité sont des personnes migrantes. 46% exactement en 2012. C’est vraiment une part importante et une population qui est particulièrement touchée par le VIH.

Sandra : La première fois que des rapports sont sortis sur la situation des migrants vivant avec le VIH, ça date de quelle année ?

Florence Lot : Ca date de la fin des années 90, jusque là c’est vrai que, à l’époque c’était le réseau national de santé publique qui était en charge de la déclaration obligatoire du VIH et du Sida et qui jusque-là avait été assez réticente à présenter des données par nationalité ou par pays de naissance de peur des discriminations qui auraient pu avoir. Et puis en fait on s’est rendu compte qu’à ce moment-là on avait qu’une surveillance du sida. On n’avait pas une surveillance VIH. Dans la fin des années 90, on s’est rendu compte que le nombre de nouveaux cas de sida commençait à augmenter fortement chez les migrants et en particulier chez les migrants d’Afrique subsaharienne. Et donc là on a commencé à diffuser des données par nationalité. À l’époque on n’avait pas les pays de naissance dans la déclaration obligatoire du VIH. Donc on a réalisé un premier rapport sur la situation du sida chez les étrangers en 1999. On a aussi réalisé une étude sur le parcours sociomédical des personnes d’Afrique subsaharienne en 2002. A partir de la fin des années 90, les données de la déclaration obligatoire du VIH et du sida ont systématiquement été présentées et diffusées en fonction de la nationalité et/ou du pays de naissance.

Sandra : Ce sont des rapports qui servent après, comme pour l’enquête VESPA, pour les politiques de santé, savoir comment on fait pour s’occuper de cette population.

Florence Lot : Absolument. Pour le ministère de la Santé et aussi pour l’INPES qui est donc en charge des campagnes de prévention et à partir du début des années 2000, l’INPES a fait sa première campagne grand public auprès des migrants.

Sandra : Aujourd’hui nous sommes en 2014 et le premier rapport date de 1999. Quelle évolution y a-t-il en ce qui concerne la découverte de séropositivité chez les migrants ?

Florence Lot : Suite à la diffusion de ces chiffres, à l’époque c’était le réseau national santé publique. Il y a d’abord eu des plans de lutte contre le VIH et le IST. Des plans ciblés sur les migrants. Dorénavant la question des migrants est intégrée dans le plan de lutte, un plan plus global, le plan de lutte contre le VIH et les IST. Mais c’est vrai qu’au départ ça a permis un plan spécifique de lutte contre le VIH dans la population étrangère. Je vous ai parlé de cette augmentation des cas de sida dans les années 90, il se trouve qu’ensuite en 2003, on a mis en place la déclaration obligatoire du VIH, de l’infection à VIH plus particulièrement de la découverte de la séropositivité. Dès qu’un patient découvre sa séropositivité le médecin qui fait ce diagnostic a l’obligation de la déclarer. Il s’agit bien sûr d’une déclaration anonyme auprès de l’Agence régionale de santé qui elle-même nous transmet la déclaration. Donc on a en ce qui concerne les découvertes de séropositivité maintenant on a des données depuis 2003, entre 2003 et 2012. Il se trouve qu’on observe une diminution du nombre de découvertes de séropositivité chez les migrants. Ils représentaient en 2003, c’était à peu près à l’époque 4500 qui ont découvert leur séropositivité en 2003 alors qu’en 2012, on est plutôt autour de 3000 migrants qui ont découvert leur séropositivité VIH.

Sandra : Inciter les personnes à se protéger ça a fonctionné. Pourquoi il y a cette diminution ?

Florence Lot : Il y a plusieurs facteurs. C’est vrai que ça peut être une diminution des contaminations parce qu’effectivement il y a eu des actions de prévention, il y a eu une diffusion des traitements qui fait que les personnes sont moins contaminantes. On pense que c’est lié en partie à une diminution du nombre de nouvelles contaminations, de gens qui se contaminent, mais il y a aussi d’autres explications. C’est vrai que ça peut être lié à une diminution par exemple des flux migratoires. Bon, il ne semble pas que les flux migratoires notamment en provenance d’Afrique subsaharienne aient beaucoup évolué ces dernières années. Ils ont l’air d’être relativement stables même si c’est difficile d’avoir des chiffres donc ce n’est pas forcément évident. En tout cas quantitativement, ça a l’air de ne pas avoir trop bougé mais c’est vrai que le profil des personnes qui migrent peut tout à fait varier. Il peut avoir moins de personnes séropositives qui immigrent vers la France parce que par exemple les traitements, il y a une disponibilité meilleure des traitements antirétroviraux dans les pays d’origine. Donc ça peut être aussi une raison. Mais bon, a priori ça paraît être un facteur moindre. Il y a aussi une autre raison qui pourrait expliquer cette diminution du nombre de migrants qui découvrent chaque année leur séropositivité, c’est le recours au dépistage. Là c’est vrai qu’on n’a pas d’information spécifique sur la population migrante qui a recours au dépistage mais c’est vrai qu’à un moment on s’est dit qu’avec les politiques de lutte contre l’immigration, est-ce que cette population migrante n’est pas... ça ne fait pas partie de ses priorités d’aller se faire dépister et peut-être qu’elle craint effectivement de se rendre dans un CDAG de peur d’être contrôlée, etc. Ça aussi ça pourrait être un facteur. On n’a pas de moyens de l’objectiver en tout cas. C’est vrai qu’on a eu cette diminution du nombre de migrants qui ont découvert leur séropositivité entre 2003 et 2007 mais en tout cas depuis 2007 et 2012, le nombre maintenant est assez stable, c’est donc ce que je vous disais, à peu près 3000 migrants qui découvrent chaque année leur séropositivité VIH.

Sandra : Je me suis rendu il y a quelques mois à une journée migrant et VIH qui était organisée à la mairie du 10e. Donc on a parlé aussi des migrants oubliés qui sont ceux originaires de l’Europe de l’Est ou les migrants des pays asiatiques. Est-ce que chez cette population-là, la découverte de séropositivité a diminué aussi ?

Florence Lot : Cette diminution qu’on observe, on l’observe principalement chez les migrants d’Afrique subsaharienne qui représentent quand même, c’est les deux tiers des migrants qui découvrent leur séropositivité. C’est donc à peu près 2000 migrants d’Afrique subsaharienne qui ont découvert leur séropositivité en 2012. Après on a d’autres populations comme les populations du continent américain qui sont principalement domiciliées dans les DFA, qui représentent à peu près 400 découvertes de séropositivité en 2012. Il y a les populations d’Europe, à peu près 250 et après les autres Asie, Afrique du Nord qui aussi représente un contingent d’à peu près 50 personnes. Cette diminution est observée à peu près quelle que soit la zone géographique. En revanche, on a plutôt une augmentation chez les migrants originaires d’Europe. Aussi bien d’Europe de l’Est que l’Europe du Sud, en particulier du Portugal. Les migrants originaires de cette zone géographique, chez eux on a plutôt une augmentation de découverte de séropositivité.

Sandra : Qui là aussi peut s’expliquer par les facteurs que vous avez expliqués tout à l’heure, les flux migratoires,...

Florence Lot : Oui, il y a plein de choses... ce n’est pas simple en fait d’analyser, de comprendre ces tendances. En particulier chez les migrants parce qu’effectivement il y a ce problème de flux migratoire qui vient se rajouter. Plus une population se fait dépister, plus elle a de chance de découvrir sa séropositivité. C’est un petit peu ce qu’on observe aussi en particulier chez les hommes ayant des rapports sexuels avec les hommes. C’est vrai que, bon évidemment il y a beaucoup de nouvelles contaminations dans ce groupe mais c’est aussi une population qui se fait largement dépister et donc on les retrouve de façon, ils représentent une population importante parmi les découvertes de séropositivité.

Sandra : Quel est le mode de contamination le plus fréquent dans la population migrante ?

Florence Lot : C’est vrai que, bon d’abord on parle des migrants, c’est une population très hétérogène, on l’a vu en fonction des zones géographiques et même quand on parle de l’Afrique subsaharienne, c’est clair que d’un pays à un autre ça peut varier. Mais le problème des statistiques c’est qu’on ne peut pas non plus descendre sur des effectifs trop petits parce qu’après on commence à dire un peu n’importe quoi. Donc on est obligé de créer des groupes relativement homogènes sur lesquels ensuite on donne des grandes caractéristiques ou des grandes tendances. Néanmoins, ce qu’on peut dire c’est que, en ce qui concerne les personnes d’Afrique subsaharienne c’est essentiellement quand même une contamination hétérosexuelle, qu’il s’agisse des hommes ou des femmes. En ce qui concerne en revanche la population originaire du continent américain, là on a une part plus importante d’homme ayant des rapports sexuels avec des hommes. À peu près 20 à 30% et puis ensuite le reste étant essentiellement une population, des contaminations hétérosexuelles. Pour l’Europe, là aussi on a un peu plus de contamination par usage de drogues et puis toujours les contaminations homosexuelles et hétérosexuelles. Voilà un peu les grands profils.

Sandra : Est-ce possible de savoir si les migrants se contaminent quand ils sont en France ou est-ce qu’ils étaient déjà séropositifs avant dans leur pays d’origine et ils découvrent leur séropositivité en France ?

Florence Lot : Ce n’est pas forcément évident si en l’occurrence une variable qui a été rajoutée sur l’affiche de déclaration obligatoire et donc le médecin renseigne cette variable savoir si effectivement quel est le lieu probable de la personne à qui il annonce la séropositivité. On se rend compte que finalement ce n’est sans doute pas si facile à la fois peut-être pour le patient lui-même, à la fois pour le médecin, connaître exactement le lieu de contamination, sauf si bien sûr il s’agit d’une arrivée ancienne en France ou d’une arrivée très récente. À ce moment-là si l’arrivée est très récente, on peut supposer que la contamination a eu lieu dans le pays d’origine. Chez les personnes d’Afrique subsaharienne on a un petit indice supplémentaire qui est... on réalise un sérotypage du virus et il se trouve que ça nous permet de savoir que les personnes d’Afrique subsaharienne dans à peu près ¼ des cas, sont contaminées par une souche du VIH-1 qui est une souche qu’on appelle souche B qui est quasi inexistante en Afrique. Ce qui nous permet de dire qu’au moins ¼ des personnes d’Afrique subsaharienne ont été contaminées en France ou en Europe. Mais c’est un pourcentage minimum. Ça peut être plus mais c’est au moins, ce qu’on peut dire de toute façon c’est qu’il y a effectivement une partie des migrants qui se contaminent en France. D’où l’importance de réaliser des actions de prévention auprès de cette population.

Transcription : Sandra Jean-Pierre