Travailler dans les DOM : pas facile pour les séropositifs

, par Sandra

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Travailler dans les DOMS : pas facile pour les séropositifs

Sandra : Parlons de la situation économique des personnes vivant avec le VIH dans les DOM. J’ai vu dans le rapport que ce n’était pas la joie. Des revenus bas, un taux d’emploi inférieur à la moyenne nationale. Qu’est-ce qui se passe ? Est-ce que c’est propre aux personnes séropositives vivant dans les DOM ou est-ce qu’économiquement, c’est difficile pour tous ceux qui vivent dans les DOM ?

France Lert : En ce qui concerne la situation socioéconomique, les départements d’outre-mer, tous ont un secteur d’emploi qui est complètement hypotrophique, qui est très peu développé. Il y a de l’emploi dans le secteur public parce qu’il y a des services publics. Il y a très peu d’emploi industriel, il y a un petit peu d’emploi dans l’agriculture. Mais l’agriculture est relativement peu développée, elle l’est en Martinique et elle l’est un petit peu à la Réunion. Et puis en dehors de ces secteurs, le secteur privé, il est dominé par le secteur des services, mais il est relativement peu développé avec en plus des emplois très précaires et très instables. À côté de ça, dans la plupart de ces territoires mais plus particulièrement dans les Antilles et en Guyane, on a un secteur informel dans lequel il y a une autoproduction a des échanges de service, du travail illégal au sens du Code du travail je précise, ce qui fait que l’accès à l’emploi pour toutes ces populations le taux de chômage dans les DOMS sont extrêmement élevés. Les taux d’inactivités sont extrêmement élevés. Le secteur informel est plus ou moins développé, ce qui fait que la population souffre d’un niveau de vie qui est en moyenne relativement bas, bien que les inégalités y soient très grandes. Il y a aussi des personnes qui vivent extrêmement bien, une petite frange de gens qui vivent très bien. Ce sont des territoires qui sont encore plus inégalitaires que la France métropolitaine. Pour ce qui nous concerne, les personnes qui vivent avec le VIH, en particulier en Guadeloupe et en Guyane où il y a beaucoup d’étrangers, la situation est très difficile. Mais elle l’est pour les Français comme pour les étrangers, faut bien avoir ça en tête, parmi les personnes séropositives. Nous avons mené différentes comparaisons avec la population générale, et ce que nous voyons ce qu’un, la situation en population générale est comme je le disais, pas très brillante. Mais elle est encore plus défavorable pour les personnes séropositives et même quand on a tenu compte de leur niveau d’étude et de leur origine étrangère, puisque notamment en Guyane, puisqu’il n’y a d’étrangers pratiquement qu’en Guyane et en Guadeloupe à la différence de la Martinique et de la Réunion, même quand on en tient compte de la nationalité, même quand on tient compte du niveau d’étude, la situation est beaucoup plus défavorable. Les personnes qui sont séropositives souffrent d’une exclusion supplémentaire du marché du travail.

Tina : Là-dessus on aurait des explications pourquoi ? C’est la discrimination, la peur d’être découvert séropositif ?

France Lert  : D’une part je pense que dans ces départements compte tenus des difficultés sociales majeures, beaucoup de choses se passent par le soutien des proches. Le soutien des proches, des connaissances, des amis. Or, c’est probablement aussi par là qu’il faut passer pour accéder au marché du travail et même d’ailleurs à l’emploi informel. On est aussi dans des territoires dans lesquels, il faut bien avoir en tête que ce sont des populations relativement restreintes en terme d’effectif, qu’en plus, quand on parle de la Guyane, même si c’est un très grand territoire, on vit à Cayenne ou dans son environnement, on vit à Saint-Laurent-du-Maroni ou dans son environnement, on vit à Saint-Georges aussi dans un petit environnement. Les gens se connaissent, il y a beaucoup d’interconnaissances et il y a aussi, en tout cas on le sait pour les Antilles, ça a été beaucoup étudié par les anthropologues, il y a beaucoup de ce qu’on appelle du commérage. On parle les uns des autres. Je pense que les personnes séropositives et je pense que ça va être tout notre travail à l’avenir d’essayer de le comprendre, elles ont intérêt à garder quelque chose qui est quand même intime. La maladie, c’est quelque chose d’intime. Elles ont quand même intérêt à garder relativement discrète leur maladie pour ne pas que ça se diffuse. Ce qu’on a observé dans Vespa c’est qu’elles le disent très peu. La discrimination, on en parle beaucoup dans ces territoires, c’est vrai que quand on regarde les enquêtes en population générale, comme l’enquête KABP qui avait été réalisée par l’INPES en 2011, on voit que les attitudes vis-à-vis des personnes séropositives, restent quand même moins ouvertes qu’elles ne le sont en métropole où il y a quand même beaucoup de problèmes à résoudre. Dans un contexte dans lequel il y a un climat d’une certaine intolérance encore relativement importante, vis-à-vis des personnes séropositives, on peut penser que les personnes séropositives sont en retrait dans leur socialisation pour garder leur séropositivité dans un cercle très étroit puisque ce qu’on sait c’est qu’il y a environ 20 à 30% des gens qui n’ont parlé de leur séropositivité à personne, ce qui est beaucoup plus qu’en métropole. Dans un marché du travail qui est aussi en mauvais état, je pense que les personnes qui sont malades, qui doivent aller à l’hôpital régulièrement, qui doivent se procurer leurs médicaments, qui doivent prendre leurs traitements, qui peuvent avoir été malades à un certain moment, c’est beaucoup plus difficile de rentrer à nouveau sur le marché du travail. Je pense qu’elles sont un handicap supplémentaire par rapport à des personnes qui en ont déjà beaucoup.

Sandra : Souvent, il y a des gens qui me disent, au final ça se trouve que si on parlait plus du VIH, du coup il y aurait moins de discrimination parce que les gens sauraient vraiment ce que c’est le VIH et les personnes séropositives seraient moins discriminées. On va écouter un extrait avec Carole et Valérie puis après on revient là-dessus.

Début de l’enregistrement.

Sandra : Comment parle-t-on du VIH en Martinique ?

Carole : C’est toujours sujet tabou. On n’arrive pas vraiment à discuter.

Sandra : Mais pourquoi ? Qu’est-ce que les gens pensent ?

Carole : Ah mais c’est comme si c’était des pestiférés, ils ont la peste, ils ont ceci, ils ont cela. À chaque fois on leur fait savoir. Les personnes qui ont le cancer sont pires que nous. Moi je ne vois pas l’utilité de fuir quelqu’un de séropositif. La plupart du temps on est là en train de discuter de tout et de rien, mais quand on parle de la séropositivité il ne faut pas en parler, il ne faut pas ceci, cela. Ça ne les intéresse pas.

Valérie : Ça dépend de l’accueil qu’ils ont au départ. Parfois ça se passe très bien quand on en parle puisqu’ils me posent des questions mais il y en a d’autres, ça ne les concerne pas du tout. Ils disent pour eux ils se préservent, ils mettent leurs préservatifs, ils ont d’autres moyens de contraception. Donc ça ne les intéresse pas du tout quoi. Ils ne veulent même pas savoir, même pas en entendre parler ou bien ils ont encore l’image qu’on donnait au départ. C’est-à-dire qu’il ne faut pas boire dans un verre etc. Ils sont toujours sur, comment on appelle ça encore ? C’est-à-dire tout ce qu’on avait déjà dit au départ. On ne savait pas encore comment ça se transmettait. Donc ils ont toujours cette image. Même si on vient à leur dire non, ce n’est pas ça, ça reste toujours.

Sandra : Il n’y a pas assez de prévention en Martinique ? Pourquoi les personnes ont toujours cette image ?

Valérie : Je pense que c’est la mentalité en fin de compte. Ça n’a rien à voir avec tout ce qu’on parle comme prévention. On a quand même deux associations. C’est vrai qu’on n’en parle pas peut-être assez mais ils ont quand même des documents, ils ont quand même la possibilité d’aller vers des associations, même dans les dispensaires ou autres pour en parler, pour en discuter et même discuter avec des personnes qui sont concernées mais quand la personne ne veut pas, elle ne veut pas.

Fin de l’enregistrement.

Sandra : Carole et Valérie au micro de l’émission de radio Vivre avec le VIH. Je les avais rencontrées l’année dernière en Martinique et j’avais discuté avec elles. C’est intéressant de voir qu’au début, quand Carole a appris sa séropositivité en 1996, elle ne connaissait rien là-dessus. Son compagnon non plus. Et là aujourd’hui quand elle rencontre d’autres personnes, là aussi le VIH c’est quelque chose qui n’est pas très connu. Et tout à l’heure, vous disiez que dans les Antilles, en Guyane, à la Réunion c’est des territoires très petits, tout le monde parle et qu’il serait mieux pour la personne finalement de ne pas trop en parler pour qu’elle subisse moins de discrimination par exemple au boulot. Mais du coup, si on n’en parle pas, on tourne en rond quoi. Ça ne va jamais s’arrêter.

France Lert : L’enquête KBP, qui avait été faite dans les années 90, il y a une en 2005 et une en 2011. Elle montre que les connaissances sur la maladie, on continue à progresser et elle montrer que les personnes, les populations de ces territoires, pour la Réunion nous n’avons pas encore les résultats mais pour les Antilles et la Guyane nous les avons, sont très préoccupées par le VIH. Les populations savent que le VIH est un problème important. Leurs connaissances sont inférieures, légèrement inférieures à celle de la France métropolitaine mais elles ont continué à progresser depuis 2004. Donc on a des progrès. En revanche, c’est vrai que l’expérience de la séropositivité, c’est assez curieux d’ailleurs, on voit qu’il y a beaucoup moins de personnes et notamment en Guyane qui connaissent des personnes séropositives qu’en métropole par exemple alors que dans la population il y en a beaucoup plus. Je crois que cette situation du secret et de la peur du regard des autres, de la peur de le dire, elle tient beaucoup des populations qui vivent dans des grandes difficultés. On a parlé tout à l’heure d’un pays qui est magnifique, de pays parce que ce sont quatre ou cinq territoires qui sont vraiment chacun, leur personnalité et leur histoire. Parce que l’histoire est très différente d’un endroit à un autre. Ces pays sont absolument magnifiques. Ils ont des populations, ils ont une culture extrêmement riche mais la vulnérabilité sociale des gens fait que les personnes ont peur, n’ont pas vraiment confiance dans l’avenir, elles vont prendre des précautions pour tout ce qui peut mettre en cause leur place au sein de la société, qui dépend beaucoup de leurs proches. Dans ces territoires, on ne fait pas sa place seulement sur le marché du travail comme pour nous, on dépend beaucoup d’une part de ces proches, parce qu’on a besoin d’être soutenu, on a besoin d’informations pour accéder à un certain nombre de choses. Et on dépend aussi des services publics. Des services publics pour les papiers et on parlera des étrangers parce que je pense qu’il est absolument important d’en parler. Mais aussi on a besoin d’avoir accès à des prestations, à des services sociaux et donc là, il faut être très prudent pour garder la possibilité d’obtenir ce à quoi on a droit. Une chose aussi qui est remarquable et que je tiens à souligner, c’est que le taux de AAH, d’allocation adulte handicapé, est beaucoup moins élevé qu’en métropole. Ce qui quand même pose un problème pour l’accès aux droits. Donc je pense qu’il y a des difficultés pour accéder à un certain nombre de services auxquels les gens ont droit, en dehors de l’assurance maladie et des services hospitaliers parce que là je crois que quand même il faut souligner qu’on voit que le taux de personnes traitées par antirétroviraux est le même qu’en métropole. Les taux de CD4 sont très proches de la métropole, même semblables, sauf pour la Guyane. En revanche, pour la charge virale, ce qui est le signe encore en quelque sorte de la prise actuelle du traitement et des résultats thérapeutiques immédiat, on a un taux qui est en dessous dans les 5 territoires Réunion, Saint-Martin, Martinique, Guadeloupe et Guyane, un taux qui est inférieur à celui de la France métropolitaine. On peut faire l’hypothèse, parce que nos études ne nous permettent pas de le démontrer, que les gens ont tellement de difficultés que la régularité de prise des traitements, puisque c’est ça qui va déterminer la charge virale, elle est gênée par les difficultés sociales et relationnelles que rencontrent les gens.

Tina : Si vous dites inférieur, ça veut dire qu’il y a plus de...

France Lert : Charge virale détectable parmi les personnes qui sont sous traitement dans ces territoires parce que probablement, il faut bien avoir en tête que la vie quotidienne des gens, le logement, la sécurité matérielle, on a des taux de pauvreté qui sont extrêmement élevés. On a dans l’enquête Vespa les taux de pauvreté. La vie quotidienne, se déplacer par exemple dans ces territoires qui sont tout petits, se déplacer est très difficile. Il y a très peu de transport collectif par exemple.

Sandra : Ça, c’est vrai.

France Lert : Il y a des choses qui sont très difficiles. Les gens se battent pour leur vie quotidienne malgré la beauté, etc. Les gens ont des difficultés importantes pour vivre tout simplement et sans parler des difficultés pour les étrangers si je peux en parler, je crois que les gens se débattent dans des grandes difficultés quotidiennes comme toute la population de ces départements d’outre-mer mais plus encore quand on est malade et encore plus quand on n’a pas de boulot, c’est-à-dire pas de ressource indépendante.

Transcription : Sandra Jean-Pierre