Tim Greacen : « Le discours sur la santé appartient aux citoyens »

, par Sandra

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Tim Greacen
Tim Greacen : « Le discours sur la santé appartient aux citoyens »

Sandra : La démocratie en santé, c’est un discours accaparé par les professionnels, il est temps de le rendre aux citoyens. La santé par le peuple pour le peuple. Comment faire pour changer tout ça ? Je vous demande ça parce que c’est une phrase que vous avez dite lors de cette conférence organisée autour de la démocratie en santé. Quelles idées avez-vous pour rendre ce discours sur la santé qui est accaparé par les professionnels ?

Tim Greacen : Il y a un ensemble de stratégies. Donc la première, on en a parlé beaucoup qui était l’accès à l’éducation sur la santé donc au niveau scolaire et à tous les âges. Et je parle de tout aspect de santé. Santé dans le sens positif du terme, comment bien manger, on enseigne ça à l’école ? Comment bien bouger, on enseigne ça à l’école ?

Yann : Oui.

Tim Greacen : Est-ce qu’on bouge bien pendant les cours ? Qu’est-ce que qu’on fait aux enfants dans une classe ? Est-ce qu’ils sont assis toute la journée, devant un prof ? Où est-ce qu’ils bougent ? Est-ce qu’ils dansent à l’école ? Est-ce qu’ils courent à l’école ?

Sandra : Vous allez me dire qu’en Australie, on danse pendant les cours ?

Tim Greacen : Ah bah mais bien sûr (rires). Non, non évidemment. Mais quoi qu’il en soit, on est très sensible qu’au fait qu’il ne faut pas qu’un enfant soit assis pendant 5 heures de suite. Ce n’est pas bien pour les enfants. Pour les adultes non plus. Il faut qu’on commence à comprendre, qu’on se dise notre société doit construire une société où le corps et l’esprit peuvent être bien à tout instant de la journée. Donc ça veut dire changer les conditions de travail, on mène cette bataille en ce moment dans plein d’entreprises qui sont en train de le faire. De dire que, ici dans notre entreprise on parle santé. Bonne santé. Pas juste éviter la mauvaise santé mais de parler de bonne santé. De bien bouger, de bien manger et de bien bosser. Et que le travail soit aussi la fête, que ce soit enrichissant...

Yann : C’est plutôt des professionnels, des ergonomes...

Tim Greacen : Des ergonomes de la médecine du travail. Mais on constate que dans les organismes par exemple qui ont bossé sur la santé mentale dans l’entreprise, je pense par exemple aux grandes banques américaines canadiennes ou bien au métro londoniens, ils ont bossé sur la santé mentale des employés et ce qui se passe est étonnant. Le premier indicateur que ça va mieux c’est que le taux de congés maladies diminue de manière radicale. Juste de bosser sur la santé mentale, les gens sont moins malades physiquement.

Yann : Est-ce que ça ne dépend pas aussi d’une ambiance générale dans une boite quoi, tout simplement ?

Tim Greacen : Cette ambiance se travaille. Exactement, ça dépend de l’ambiance.

Yann : On est bien d’accord.

Tim Greacen : C’est important et le travail est beaucoup plus efficace en fait si les gens vont bien. Si les gens vont bien pendant le boulot. Donc la santé au travail, c’est ce domaine-là. La santé à l’école, on en a parlé. Mais il y a plein d’autres moments dans la vie aussi. C’est-à-dire pleins d’autres moments où je pense, la France est un pays où les personnes âgées, les personnes au-delà de 65 ans, ça va représenter, je ne sais plus quelle est le pourcentage...

Sandra : Beaucoup

Yann : C’est important oui.

Tim Greacen : Quel est l’accès aux compétences en matière de santé pour ces gens ? Actuellement, ils vont chez un médecin qui a en moyenne 12 minutes pour les recevoir. Dans ces 12 minutes, le médecin a le temps peut-être de faire un petit examen, de prescrire quelque chose et ensuite la salle d’attente est pleine, il y a plein d’autres gens derrière. Est-ce que ça c’est la santé ? Non, ça c’est éventuellement le traitement. Mais la santé c’est apprendre à la vieille personne comment bien vivre avec son problème. Comment prévenir, comment faire en sorte par exemple que son problème cardiaque ne s’empire pas ? Comment bien manger pour diminuer les graisses dans la nourriture ? C’est quoi bien bouger ? Donc l’importance peut-être de faire davantage d’activités physiques même si on a dû mal à marcher, de se dire « il faut qu’on continue à marcher quand même ». Donc de trouver des stratégies pour faire bouger le corps même lorsque ça fait mal. On a mal au genou, comment est-ce qu’on vit avec ? Donc toutes ces choses sont des choses sur lesquelles, des groupes de gens du même âge aussi peuvent commencer à bosser sur ça. C’est cette notion de ce qu’on appelle santé communautaire où en France on n’aime pas cette notion de la communauté. C’est une santé de proximité. Donc soit des gens qui partagent le même problème, donc par exemple les gens vivant avec le VIH ou des gens vivant avec un problème de diabète ou des gens vivant avec un problème de mal aux genoux, de difficulté de se déplacer dans un quartier, soit c’est des stratégies de quartier. Et c’est ça la stratégie actuelle que les agences régionales de santé, notamment en Ile-de-France essayent de mettre en place, qui est d’encourager le développement des conseils locaux de santé. Donc des citoyens du coin avec les professionnels de santé, dans le domaine de la santé mais il y a aussi dans le social mais beaucoup avec les citoyens de créer des boites de réflexion au niveau d’un quartier sur la santé. La santé d’un autre quartier.

Sandra : Et ça, vous pensez que les gens viendront ? Parce que ça demande du temps, faut se déplacer...

Tim Greacen : 40% de la population sont des personnes âgées ils peuvent se bouger !

Sandra : Oui, c’est vrai.

Tim Greacen : Il faut continuer de contribuer...

Yann : Tant que les gens veulent vivre le plus longtemps possible, c’est...

Tim Greacen : Ils veulent avoir une fonction dans la société aussi. Ce qui est désolant pour moi, par exemple à l’école française, on voit toutes ces écoles et à côté on a 40% de la population qui a plus de 45 ans qui n’a pas d’activité principale...

Yann : Et on ne l’utilise pas pour, justement, cette mémoire...

Tim Greacen : Et on l’utilise pas pour créer ou pour s’occuper des tout-petits enfants, quelle est leur place dans l’école ? D’imaginer une nouvelle école où le rôle de l’enseignant c’est de coordonner les gens du quartier qui s’occupent de l’éducation des enfants. Et aussi peut-être, ça peut être un autre échange. Mais qu’est-ce qu’ils foutent ces enfants ? Moi je suis pour le retour au travail des enfants. Est-ce qu’on ne peut pas se dire, on a découvert déjà que lorsque dans une maison de retraite des personnes âgées avec l’alzheimer, juste ajouter un chien transforme la vie de tout le monde. Un chien apporte de l’amour, de la gentillesse, la fête, la vie, etc. Et ça change la vie pour tout le monde. Tout le monde veut pouvoir toucher le chien, passer du temps avec le chien. Mais on a des autres choses dans notre société. On n’a pas seulement des chiens. On a aussi des enfants. Peut-être des enfants pourraient jouer un rôle dans les maisons de retraite. Il faut qu’ils travaillent, il faut qu’ils bossent ces enfants. C’est des petits êtres joyeux.

Yann : Et puis en plus ça permet à ne pas faire d’écart entre l’enfant et les personnes âgées, ce qui devient de plus en plus courant maintenant, entre les familles recomposées et tout ça, c’est vrai qu’il y a une importance moins forte de la famille et surtout des grands-parents ou arrière-grands-parents si on en a encore mais...

Tim Greacen : Ces stratégies de quartier, donc on dit en anglais « communauty health ». Donc en français, santé communautaire. Les gens commencent à accepter le terme. Ces stratégies de quartier se manifestent par ces conseils locaux de santé, ça peut être aussi des conseils locaux de santé mentale, ça existe aussi dans plusieurs quartiers à Paris. Donc tous les acteurs y compris les citoyens dans le domaine de la santé mentale qui bossent ensemble sur « comment vivre avec un trouble de santé mentale » dans le quartier.

Sandra : Combattre les inégalités dans la santé, Claude Evin, donc directeur général de l’Agence régionale de santé Ile-de-France, ne sait pas dans quoi il s’embarque. Là aussi, c’est vous qui l’avez dit. Il nous reste 5 minutes avant la rubrique culturelle, pouvez-vous développer cette idée ?

Tim Greacen : Bah, si on pense que la santé ce n’est pas juste la maladie, alors que c’est quelque chose d’autre et pas juste l’absence de maladie. Si on pense que la santé c’est de bien vivre, bien bouger, bien manger, c’est toutes ces bonnes choses, tout d’un coup, on doit se dire que, ah bon alors le boulot de directeur de la santé, de l’Agence régionale de santé, Claude Evin, ce n’est pas juste s’occuper des hôpitaux, des médecins, des infirmiers et des institutions de santé. Le boulot de Claude Evin c’est d’agir sur les déterminants de la santé. Donc en fait son boulot c’est d’agir sur la vitesse des voitures, sur la pollution, c’est son travail.

Yann : Donc c’est de la politique après ?

Tim Greacen : C’est aussi de la politique évidemment, mais ça il sait. Le métier, lorsqu’on veut influencer la santé des Français, la première chose à faire c’est d’influencer leur environnement, la qualité de l’air, la qualité de ce qu’on mange, la qualité des relations entre les gens, la possibilité pour quelqu’un de pouvoir se promener dans le quartier et de bien respirer, de se promener dans un quartier et d’avoir une zone libre donc un parc de proximité, quelque part où ils peuvent se détendre à l’extérieur, et non pas juste se trouver coincé à l’intérieur toute la journée. Donc il faut l’aménagement des quartiers, vachement important. Le truc de Delanoë c’est de dire les Parisiens devraient se déplacer en vélo. C’est génial pour la santé. Santé non seulement physique mais santé mentale aussi. Ils arrivent au boulot en descendant de leur vélo, ils pètent la forme !

Yann : Plus détendu oui.

Tim Greacen : Plus détendus, plus en forme. Donc c’est beaucoup plus costaud que ceux qui prennent le métro, beaucoup plus costaud.

Sandra : C’est vrai, dans le métro on est un peu endormi.

Tim Greacen : Exactement.

Yann : Puis faire du vélo dans le métro c’est hyper difficile (rires).

Sandra : En tout cas, ça va prendre du temps tout ça, parce que là, il y a eu une grande conférence qui a duré toute la journée, donc plein de belles phrases, des ambitions, tout ça mais...

Yann : Mais il y a déjà quelques villes, moi je vois à Saint-Denis, il y a déjà des réunions comme ça autour de la santé...

Sandra : Ah ouais ?

Yann : Oui, oui, moi j’y étais convié, on a des prospectus dans les boites aux lettres où il y a notamment surtout sur la prise poids, parce que c’est le grand thème que nos enfants grossissent à vue d’oeil. Donc c’est aussi par rapport à éduquer les parents, la nourriture. Mais c’était surtout sur la santé, sur les addictions j’ai vu aussi. Je pense que ça se familiarise un petit peu.

Tim Greacen : Les grandes stratégies de l’époque, on entre dans une crise économique apparemment, beaucoup de chômage, taux élevé de chômage c’est associé avec la dépression. Les gens qui perdent le boulot, c’est associé avec la dépression. Dépression, suicide, idée suicidaire. On entre dans un moment où il faut bosser sur comment est-ce que je peux bien vivre alors que j’ai de très mauvaises nouvelles. Comment gérer ma petite dépression ?

Yann : Comment bien manger avec très peu d’argent ?

Tim Greacen : Oui, comment bien manger avec très peu d’argent. Comment bien manger avec des supermarchés qui vendent des choses avec une quantité élevée de sucre dedans.

Sandra : Comment bien manger quand on n’a pas d’habitation fixe aussi.

Tim Greacen : Oui. Mais je dis aussi comment agir politiquement ensemble pour influencer le genre de nourriture qu’on vend dans les supermarchés ? Quelqu’un qui est sur le RSA, qu’est-ce qu’ils peuvent acheter comme nourriture dans un supermarché ?

Sandra : C’est vrai parce que franchement, quand ils disent manger 5 fruits et légumes par jour, oui on peut faire attention à ce qu’on mange, tout ça. Mais quand on voit les prix, il n’y a pas photo franchement. Il y en a qui disent qu’on peut faire un petit effort mais 50 cts par là, 50 cts par là, au bout d’un moment ça monte.

Yann : C’est vrai que si tu as le temps et que tu sais cuisiner, il y a moyen de manger correctement pour pas trop cher. Après, il faut avoir envie de faire ses petits légumes, ça prend du temps quoi.

Tim Greacen : Essayer de le faire sur 460 euros par mois, ça fait 115 euros par semaine...

Sandra : Quand il y a des enfants à nourrir et tout...

Tim Greacen : Ah non, il ne faut pas avoir d’enfant madame ! Excusez-moi, qu’est-ce que c’est que ça ! (rires). Bien manger sur 10 euros par jour pour moi, ce n’est pas possible. Pas en France actuellement. La nourriture disponible pour les gens qui ont 10 euros par jour pour manger, c’est de la nourriture de mauvaise qualité. D’acheter la bonne nourriture ça va te coûter plus que 10 euros.

Yann : En fin de compte, il faudrait repartir vraiment avec une nouvelle philosophie par rapport à la santé mais sur la base d’attaquer en primaire quoi. Pour qu’après les enfants passent le mot presqu’aux plus grands et... non ?

Tim Greacen : Absolument. Lorsqu’on parle d’ouvrir l’école pour moi, l’âme du quartier devrait redevenir l’école. Actuellement l’école est le lieu où vous les enfants.

Yann : Oui c’est ça, on les dépose.

Tim Greacen : Mais si tout d’un coup l’école pourrait ouvrir ses portes, accueillir le reste de la société, c’est-à-dire qu’on ait le droit à la formation, l’éducation, tout au long de la vie. Pas juste à l’école. Ça suffit de privilégier les enfants ! Pourquoi tout le monde ne peut pas aller à l’école ? Tous les âges pour apprendre des choses différentes qui peuvent leur être utiles pour bien vivre, pour bien travailler, pour bien manger, pour bien bouger, à tous les âges de la vie. L’école n’est pas juste pour les enfants, c’est pour tous les gens. Ça, c’est la vraie révolution.

Transcription : Sandra Jean-Pierre