Marie-Louise : « La carte de 10 ans m’a toujours été refusée »

, par Sandra

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Marie-Louise : « La carte de 10 ans m’a toujours été refusée »

Sandra : 30 ans que je suis en France et toujours pas de carte de résident, je vous propose d’écouter le témoignage de Marie-Louise.

Début de l’enregistrement.

Marie-Louise : J’ai 53 ans, je travaille mais en ce moment je suis en arrêt maladie parce que je suis tombée. J’ai mal au bras donc ça m’empêche de travailler. Donc ça fait 6 mois que je suis à la maison. Moi, ça fait depuis 1985 que je suis en France. L’année prochaine je vais avoir 30 ans en France. J’ai une carte de séjour d’un an renouvelable et provisoire. Mais en lisant la revue Remaides, j’ai vu qu’ils ont parlé des gens qui sont VIH, un beau jour s’il y a le médicament chez eux, on va le faire partir chez eux. Et pourtant moi, j’ai passé presque toute ma vie ici en France et que demain je me retrouve chez moi parce qu’on a trouvé peut-être le médicament chez moi, ce qui n’est possible pour tout le monde dans les pays africains. C’est pour ça que ça m’a un peu inquiété et puis du coup je me suis dit, je vais appeler l’association Comité des familles pour qu’ils m’expliquent un peu ce problème.

Sandra : Vous n’aimeriez pas retourner dans votre pays d’origine ?

Marie-Louise : Oui, j’aimerai bien retourner dans mon pays d’origine mais vu les situations qui se passent chez nous et moi, qui suis malade, je ne sais pas si on pourra me soigner là-bas. Moi, j’ai passé presque toute ma vie ici. Je suis arrivée en France, j’avais que 24 ans. Aujourd’hui j’en ai 54 quand même ! Et puis me faire partir chez moi et je n’ai plus personne. J’avais mon père, mais mon père est décédé. Alors je ne sais pas comment ça va être, tôt ou tard si on me renvoyait chez moi. Parce que je n’ai rien là-bas. Toute ma vie c’est ici. Je suis arrivée à 24 ans, j’en ai 54 ans. Comment puis-je recommencer là-bas ?

En arrivant ici en France, c’était l’année où le VIH vraiment ça faisait des morts partout. Comme toute personne qui quitte l’Afrique, elle a toujours des problèmes de santé tels que le changement de climat, tout ça. Et moi, c’était ça mon cas. J’avais de la fièvre qui ne finissait pas. Donc je ne me sentais pas du tout bien. Ils m’ont fait beaucoup d’examens. Finalement, ils n’ont rien trouvé. Et puis il m’ont fait ça (ndlr le dépistage du VIH). Ils ne m’ont pas demandé à faire ça mais ils ont fait quand même ça. Ce n’est pas regrettable, c’était bien pour moi de savoir que je suis comme ça. En ce temps-là, je ne comprenais pas grand-chose. Ce n’est qu’après que j’ai commencé à comprendre que voilà, voilà. Quand je suis arrivée, je ne m’exprimais même pas très bien en français comme je le fais aujourd’hui. Ce qui fait que ça fait longtemps que je suis ici. Bon, le jour qu’on m’a annoncé ma séropositivité, étant donné que je ne comprenais pas bien le français, je ne savais pas, j’étais là et voilà. Je me suis retrouvée dans des foyers. J’ai fait aussi beaucoup d’associations, je connais beaucoup d’associations, AIDES, Arcat, Act-Up, je connais beaucoup.

Vraiment au début quand je venais d’arriver, quand on m’a annoncé ma séropositivité, ça ne m’avait pas du tout choqué étant donné que je ne comprenais pas bien ce qu’on me disait, que j’étais malade. Moi-même je sentais que je suis bien et qu’on me disait que j’étais malade. Je savais que j’étais malade parce que j’ai des changements mais la gravité de ça, vraiment, non. Ce n’est qu’après, que j’ai commencé à, à voir, à comprendre un peu que ça peut faire ça, ça peut faire ci. Ça n’a jamais joué sur moi, ça n’a jamais été un problème jusque là. On m’a annoncé ça et je prenais ça comme ça. Je ne comprenais rien. Je venais d’arriver et ce n’est qu’après que j’ai commencé à prendre conscience.

J’avais une cousine qui habitait à Limoges. Elle était VIH, elle était très malade à l’hôpital. Mais moi, comme je savais que j’étais séropositive, elle, elle était déjà malade. Elle était dans la phase finale. Elle allait mourir, tout ça. Du coup, je me suis à piquer ses AZT en temps-là, sans prescription médicale. Mais moi je prenais l’AZT, je me disais tiens ça y est, c’est ce médicament-là qui peut soigner cette maladie. J’ai commencé à prendre conscience aussi quand je l’ai vu malade, au lit, tout ça. C’est là que je me suis dit, ce que j’ai ça va m’amener un jour, comme elle. Alors j’ai commencé à piquer, à voler les AZT. Tous les jours je prenais un comprimé, comme ça, j’avalais, j’avalais les comprimés d’AZT tout le temps à Limoges. Et finalement, quand je suis arrivé à Paris, comme j’étais un peu à la rue, je n’avais rien, j’étais obligée d’aller à l’hôpital aussi. Mais arriver à l’hôpital à Paris, un jour, comme je n’avais pas les papiers, je suis partie à la Croix-Rouge, comme la Croix-Rouge s’occupait des personnes qui n’ont pas de papier, je suis partie là-bas et je leur ai dit que j’étais séropositive. Ils ont vu que ça, ce n’était pas un peu leur problème, ils m’ont fait un courrier. C’est eux qui m’ont envoyé à l’hôpital Saint-Antoine. Quand je suis arrivée à l’hôpital Saint-Antoine, j’ai vu le médecin et voilà, jusqu’à aujourd’hui je continue toujours à aller à l’hôpital Saint-Antoine et je suis suivie par le même médecin.

Oui, il m’a prescrit un traitement. Au début, c’était un peu beaucoup. Au début il y avait l’Epivir, le Norvir, vraiment je suis passée par beaucoup de médicaments mais finalement avec l’essai thérapeutique maintenant je prends le Truvada qui va très bien avec moi parce qu’avec les médicaments que je prenais avant, j’avais un peu de maux de tête, j’avais un peu beaucoup de problème avec ça mais finalement depuis que je prends le Truvada, ça va.

Quelques amis qui sont séropositifs comme moi qui sont au courant de mon état de santé. Les personnes qui ne sont pas VIH, ils ne sont pas au courant de mon état de santé. Même ma famille n’est pas au courant de mon état de santé jusque-là. C’est quelque chose que je n’ai toujours pas voulu annoncer à ma famille. Je suis vraiment bloquée sur ce côté-là. Bloquée, bloquée. Je me suis toujours dit, le jour que je tomberais malade, ils sauront. Tant que je suis comme ça, je ne dirais rien. C’est ça.

Sandra : Tant que vous êtes en pleine forme en fait, c’est ça ?

Marie-Louise : Oui, tant que je suis en pleine forme, je ne dirai rien à ma famille parce que la famille africaine parfois ils ont tendance... j’ai l’impression que... je ne sais pas. J’ai toujours dit qu’eux ils vont mourir avant moi peut-être quand ils apprendront que je suis séropositive, ça n’ira pas. Moi-même je peux supporter mon état mais eux ne supporteront pas. C’est ça qui me bloque aussi. Peur du rejet aussi peut-être, des choses comme ça. Je n’aime pas.

Sandra : Pourquoi ? En Afrique c’est différent de parler du VIH ?

Marie-Louise : Ah oui quand même ! Ce n’est pas seulement là-bas, même ici entre nous Africains ça a toujours été pas facile. C’est un tabou chez les Africains. Bon, tout le monde a peur de ça mais nous Africains aussi, on a notre façon de voir les choses. Je connais ma famille.

Quand il y a eu la circulaire de régulariser les étrangers, c’était avec Jospin. C’est là que moi aussi j’ai commencé à faire les démarches de mes papiers et ils m’ont donné cette carte, c’était avant le récépissé. Donc avant d’avoir ça, il fallait vraiment des preuves que vous êtes en France depuis tant d’années et avant qu’on vous délivre cette carte. Pour mon cas, c’était ça. Je ne sais pas pour les autres. Il fallait que j’amène des preuves. J’étais obligée de repartir sur Caen, là où j’étais, à la préfecture de Caen et repartir encore là où je travaillais un peu en venant. J’ai travaillé un peu parce que j’étais dans un foyer, on pouvait nous envoyer telle place pour travailler, les choses comme ça. Donc je me suis rendue jusque là. Et ils m’ont délivré quelques papiers à la préfecture aussi, que je suis en France depuis cette année-là. C’est avec ça que je suis venue donner à l’avocat de droit d’urgence. C’est eux qui ont fait les démarches pour que je puisse avoir la carte de séjour.

Les difficultés en ce temps-là, ce n’était pas comme aujourd’hui. Maintenant, il y a beaucoup de difficultés. Avant, vous avez la carte d’un an, vous allez à la préfecture, on vous renouvelle. Mais aujourd’hui, ce n’est pas le cas. On vous envoie là, il faut d’abord aller là, etc. Vous vous retrouvez, ce n’est plus la carte d’un an, vous avez la carte de 6 mois ou 7 mois. La carte que j’ai ça finit le 7 juillet. Donc le 11, je vais d’abord aller prendre le récépissé de 3 mois, rester avec ça et puis repartir encore. Donc c’est vraiment compliqué quand même ce problème. Je ne vois pas pourquoi vous n’allez pas directement à la préfecture, retirer votre carte parce que vous êtes une personne séropositive, c’est connu déjà que vous êtes séropositive. Ça sert à quoi de nous faire aller là, aller là ? Pourquoi tout ça ?Au moins les personnes qui viennent d’arriver ont ce problème-là mais vous, vous êtes déjà connu que vous êtes malade.

Tel qu’une personne qui est séropositive, il va payer les taxes avec l’argent que la COTOREP vous paye et puis vous payez encore la taxe dessus. Vous enlevez l’argent que l’allocation adulte handicapée vous paye et c’est avec cet argent, vous achetez encore la taxe dessus.

Sandra : Les taxes de quoi ?

Marie-Louise : Les taxes de la carte de séjour. Pour payer la carte de séjour. Les gens qui ne travaillent pas utilisent l’argent de la COTOREP pour acheter, pour payer les taxes. Moi, je ne trouve pas ça normal. On vous donne à gauche et puis on reprend à droite. Je ne sais pas comment expliquer.

La carte de 10 ans, on m’a toujours rejeté. J’ai toujours écrit au préfet. J’ai commencé à écrire au préfet quand il n’y avait pas encore cette loi parce qu’il y a une loi qui vient de sortir maintenant, si vous touchez l’AAH, vous n’avez plus le droit d’avoir la carte de résident. Si vous travaillez à temps plein et que vous ne touchez pas l’allocation adulte handicapée, là vous avez droit. Mais si une personne séropositive, vous travaillez à mi-temps, et que la COTOREP vous paye, vous n’avez pas le droit à la carte de résident. Parce que vous travaillez à mi-temps.

Fin de l’enregistrement.

Sandra : Marie-Louise au micro de l’émission de radio Vivre avec le VIH. Il nous reste très peu de temps avant de passer à la rubrique culturelle, du coup, on n’aura pas le temps d’écouter le sujet avec Bernard Escudier sur la chasse aux sorcières en Grèce. Ce sera pour une autre fois. De mon côté, je vais me renseigner pour Marie-Louise, pour savoir pourquoi elle n’a pas encore obtenu cette carte de résident, savoir ce qui bloque. Avez-vous un mot pour Marie-Louise ?

Yann : 30 ans, ça paraît plus qu’énorme. Merci pour les personnes qui veulent justement, comment dire, je n’aime pas dire ça mais s’intégrer et épouser notre belle France. Ça montre bien toutes les difficultés.

Bruno : J’ai du mal à comprendre un peu la finalité de notre ancien chef d’Etat. Pourtant sa femme militait pour les enfants VIH en France et puis même à l’international. Cette circulaire qui est apparue, qui était faite pour réglementer ou limite l’accès aux soins. Pour moi c’est un droit universel. Depuis j’ai appris que ça avait changé. Donc maintenant on n’est pas automatiquement orienté vers son pays d’origine parce qu’on a un traitement. Mais c’est vrai que c’est toujours un combat et il faut être toujours là aux aguets parce qu’il y a des finalités qui nous échappent.

Transcription : Sandra Jean-Pierre