Victor De Ledinghen : « En France, les cancers du foie c’est 9000 morts par an »

, par Sandra

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Victor De Ledinghen, lors de la 18ème édition du forum national de SOS Hépatites le 28 novembre 2017 au Centre International de Séjour Ravel.
Victor De Ledinghen : « En France, les cancers du foie c’est 9000 morts par an »

Sandra : Là, on va parler de l’hépatite C. J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Vous savez que l’accès aux traitements de l’hépatite C en France est ouvert à tous les porteurs de l’hépatite C. Après, ce qui fait encore débat, c’est le prix exagéré du traitement. Le traitement est fourni par le laboratoire Gilead et qui s’élève à 46 000 euros pour un traitement de plusieurs semaines. Et donc là, Marisol Touraine, la ministre des Affaires sociales et de la Santé a réussi à passer un nouvel accord avec le laboratoire MSD en attribuant à Zepatier®, nouveau traitement contre l’hépatite C, avec un prix inférieur à 46 000 euros. Donc le prix est de 28 732 euros pour un traitement de 12 semaines. C’est toujours cher mais c’est déjà un effort, on va dire ça comme ça. Espérons que les laboratoires fassent aussi des efforts pour réduire le coût de ces traitements parce qu’on sait très bien que dans d’autres pays le traitement de l’hépatite C est moins cher. Bon après il y a la politique qui se mêle à ça, tout ça… mais c’est quand même une bonne nouvelle.

Christian : Au Cameroun d’ailleurs, tu as l’hépatite, tu meurs. J’ai perdu au moins 3 personnes que je connaissais au Cameroun, victimes de différentes hépatites, qui sont mortes parce qu’il n’y a pas de traitement. Le traitement, il faut l’exporter. Il faut passer des commandes en Europe, partout, et attendre que ça vienne et ça coûte extrêmement cher. Mais ce qui est bien Sandra ici, c’est que si vous avez l’hépatite, même si tu vas le payer après un certain nombre de temps, on va quand même d’abord te soigner. Tu ne mourras pas. J’ai l’exemple type de quelqu’un, que j’aime toujours le dire, la personne avait l’hépatite depuis le Cameroun, on avait amené la personne à voir le ministre de la santé pour débloquer un peu d’argent pour que la personne soit évacuée pour aller en Europe, suivre les soins. Rien. Et quand la personne est arrivée ici, vraiment, je prononce toujours le nom de cette association, AIDES. AIDES a pris cette personne en charge au bout de quelques temps, la personne s’est retrouvée au bout de 3 mois, sans rien. Aujourd’hui la personne est en très bonne santé. Ici, ce qui est bien, c’est que non seulement ça se soigne, mais aussi si tu n’as pas de moyens immédiats, tu paierais ça le temps qu’il faudra, mais on va quand même te donner la vie.

Sandra : J’ai assisté aussi à un autre colloque sur les maladies du foie. J’ai eu l’occasion de rencontrer Victor De Ledinghen que je vous propose d’écouter.

Début de l’enregistrement.

Victor De Ledinghen : Je suis hépatologue au CHU de Bordeaux et j’intervenais dans cette journée en tant qu’ancien secrétaire de l’AFEF, qui est l’association française pour l’étude du foie.

Les hépatites virales sont principalement des maladies chroniques qu’on attrape par un virus soit par le sang, soit par voie sexuelle. L’hépatite B s’attrape par le sang ou par le sexe. L’hépatite C s’attrape par le sang. C’est une maladie infectieuse chronique.

Sandra : Certains considèrent l’hépatite C aussi comme une IST (infections sexuellement transmissibles) puisque, surtout pour la population homosexuelle, lors de rapports sexuels traumatisants, donc ils veulent le mettre dans les IST, êtes-vous d’accord avec ça ?

Victor De Ledinghen : L’hépatite C peut s’attraper par voie sexuelle de façon exceptionnelle. Les deux facteurs de risque sont d’être infectés par le VIH et d’avoir effectivement des rapports traumatisants et la dernière chose, la dernière contamination par voie sexuelle ou par voie intraveineuse se fait au cours du slam où là on est à risque d’attraper l’hépatite C, pas forcément par des pratiques sexuelles mais par l’utilisation de drogues par voie intraveineuse au cours de ces manifestations.

Sandra : Vous l’avez rappelé dans votre présentation, oui les hépatites virales tuent. C’est la septième cause de décès dans le monde. Donc l’amélioration de la prévention semble une urgence dans ce domaine. Et vous avez parlé des différentes populations à dépister. Les personnes usagers de drogues, les migrants, etc. Comment faire ? Vous avez évoqué le maintien de la pression sur les autorités. Qu’est-ce que ça veut dire la pression ?

Victor De Ledinghen : C’est-à-dire que, grâce au gouvernement cette année, on a pu ouvrir le traitement hépatite C à tous les patients. C’est une première victoire. Mais maintenant, pour aller dépister tous les patients à risque, il faut s’aider du ministère pour aller chercher ces populations. Et ce que j’appelle pression c’est continuer les discussions et continuer à montrer aux ministères que ces populations sont en danger et qu’il faut les aider. Il y a des choses très politiques, comme les migrants. Il faut absolument les dépister pour les hépatites B, et les hépatites C. Donc là, on est vraiment dans quelque chose de politique. On sait bien tous que les migrants à l’heure actuelle c’est un gros problème de société. Il faut qu’on continue donc de travailler avec le ministère de la santé pour bien qu’ils comprennent l’importance de ce problème et qu’ils nous aident à dépister toutes ces populations. Je parlais des migrants, c’est la même chose pour les usagers de drogues, c’est la même chose pour les gens qui sont en prison. Il faut absolument travailler ensemble pour maintenir et mettre en place un dépistage de ces patients à risque.

Sandra : Vous avez parlé aussi de l’information pour le grand public. Vous avez dit aussi qu’informer le grand public en théorie c’est bien mais en pratique c’est un peu illusoire. Pourquoi ce ne serait pas possible d’informer le grand public ? Quelles sont les barrières ?

Victor De Ledinghen : Aujourd’hui en France, il y a à peu près 4000 personnes qui meurent par accident de la route chaque année. Vous avez vu toutes les campagnes qu’on voit à la télévision, à la radio ? L’hépatite C tue tous les ans des patients. Si on prend tous les cancers du foie en France, pas que l’hépatite C, c’est 9000 morts par an. Est-ce que vous voyez des campagnes pour le dépistage du cancer du foie sur les ondes ? C’est la même chose pour d’autres maladies. Il faut absolument qu’on parle de l’hépatite C. C’est une maladie qui tue et on a donc besoin d’aide et que le gouvernement nous aide à faire des messages d’informations et de prévention auprès du grand public, comme on le fait pour d’autres maladies, comme les accidents de la route, le cancer du sein ou les infarctus.

Sandra : Vous avez aussi dit qu’il faut aller dans les prisons. Mais aller dans les prisons, est-ce que ce n’est pas évident non ?

Victor De Ledinghen : Aller dans les prisons ça parait évident pour vous, mais pas du tout dans la réalité du terrain. C’est pour ça qu’on en reparle, c’est que oui, il y a des médecins dans les prisons, Dieu merci, mais les prisons sont une zone où il y a beaucoup de patients infectés et beaucoup de contaminations dans la prison. Et il faut donc qu’il y ait des spécialistes des hépatites virales qui puissent aller dans les prisons pour traiter tous ces patients et puis aussi maintenir le dépistage qui est proposé systématiquement aux entrants mais qui n’est pas toujours fait. Donc il faut vraiment qu’il y ait dans chaque prison un hépatologue qui puisse intervenir pour dépister et traiter les patients. Il faut former les surveillants pénitentiaires parce que ce sont eux qui sont au contact des sujets incarcérés, c’est comme vous, si vous avez une hépatite C, vous allez informer vos proches si vous habitez avec eux. Bah là c’est pareil, les personnes incarcérées, vivent avec les surveillants, il faut que les surveillants connaissent bien cette pathologie pour pouvoir discuter si le détenu souhaite en parler.

Sandra : Vous êtes d’accord évidemment pour dépister les personnes migrantes et précaires, oui, mais ça dépend des régions. Quelles sont les difficultés des différentes régions que vous avez pu voir pour ces populations ?

Victor De Ledinghen : Les migrants par définition bougent beaucoup dans la France. Un jour ils sont à Calais, le lendemain ils sont dans le sud de la France. Je prends ces exemples mais c’est pareil pour tous les migrants, pour tous les précaires. On sait bien que les précaires remontent un peu plus dans le nord l’été et puis ils redescendent un peu plus dans le sud l’hiver. Donc c’est une population qui bouge beaucoup et qui va aller de structure en structure qui ne sont pas forcément les mêmes. C’est-à-dire qu’une fois il va être vu par Médecins du Monde dans le nord de la France et puis ensuite il va être vu par le SAMU social dans le sud de la France et donc il faut absolument qu’il y ait un maillage sur tout le territoire pour qu’on arrive à faire en sorte que ces sujets qui vont d’un centre à l’autre puisse bénéficier des mêmes soins, des mêmes dépistages, de la même prise en charge thérapeutique. C’est très compliqué. Ca va demander beaucoup de temps mais il faut absolument qu’il y ait ce maillage sur le territoire pour qu’on puisse laisser bouger ces gens-là mais qu’en même temps ils puissent bénéficier du même soin que les autres.

Sandra : Et pour terminer, auriez-vous un message pour mes collègues journalistes, parce qu’apparemment vous nous avez raconté une expérience comme quoi qu’il y a certains journalistes qui posent un peu des questions bizarres, auriez-vous un message pour mes collègues ?

Victor De Ledinghen : Les hépatites B et C sont des maladies que parfois on ne connait pas très bien ou qu’on associe à un cliché. Et je crois que l’intérêt de former et d’informer c’est d’expliquer ce qu’est la maladie, ces risques, les moyens de prévenir ces maladies et simplement de l’information. Et je crois que tout journaliste doit rester informé de l’actualité. Et ce n’est pas parce que j’ai cité le cas d’un journaliste qui m’avait dit quelque chose qui était un peu bizarre que tous les journalistes sont bizarres, je ne le crois pas.

Sandra : Merci.

Fin de l’enregistrement.

Sandra : Vous venez d’écouter le professeur Victor De Ledinghen. Là, on arrive à la fin de l’émission donc je vais te demander une réaction assez rapide et courte Christian.

Christian : Franchement, il ne faut pas que les gens pensent que Victor De Ledinghen veut à tout prix stigmatiser les migrants comme moi. Sandra, vois-tu la route que j’ai prise pour venir ici en France, tu passes par le Niger, l’Algérie, le Maroc, etc. et je te prends l’exemple du Maroc. C’est-à-dire que je vois comment les femmes entrent ici, entrent en Europe enceintes et parce que ce sont des passeurs qui les font passer, couchent avec elles. Tu as l’argent ou pas, ils doivent coucher avec toi. J’ai vu plein de choses franchement et très honnêtement, lorsque nous sommes arrivés en Espagne, la Croix-Rouge nous ont examiné toutes les parties de notre corps et c’était très important. Donc vraiment les migrants, la plupart franchement, c’est que Victor De Ledinghen était en train de dire, c’est très important. Si on fait ça pour les migrants, ce sera pour leur bien. On va découvrir plein de maladies et on pourra sauver ces derniers puisque l’hépatite C est telle qu’il l’a dit, c’est la plus dangereuse.

Sandra : 7ème cause de mortalité dans le monde. Merci Christian pour ta participation à cette émission.

Transcription : Sandra JEAN-PIERRE

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