Un parcours de vie pour des femmes en situation précaire souffrant de lourdes pathologies à la Maison Marie-Louise

, par Sandra

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Muriel Brunel et Anna Leboul
Un parcours de vie pour des femmes en situation précaire souffrant de lourdes pathologies à la Maison Marie-Louise

Sandra : Nos invités du jour, Muriel Brunel et Anna Leboul qui travaillent à la structure la maison Marie-Louise. J’espère que je présente bien. Dites-moi ce que c’est parce que, quand j’ai tapé sur Internet “maison marie-louise”, je suis tombée sur un autre site qui s’appelle “alliance pour la vie”. Qu’est-ce que c’est cette structure ? Dites-nous tout.

Muriel Brunel : Alliance pour la vie c’est le groupe. La maison Marie-Louise est un de ses établissements. Quand on a commencé à la maison Marie-Louise, effectivement, on hébergeait que des femmes séropositives. Maintenant, la situation a changé. Puisque l’Agence régionale de santé nous a demandé il y a plusieurs années de nous ouvrir à d’autres pathologies. Nous avons des femmes séropositives mais nous avons aussi des femmes qui ont des cancers, des femmes qui sont en attente de greffe, qu’elle soit rénale, pulmonaire… Nous avons plusieurs pathologies chroniques dans l’association. Le critère pour rentrer chez nous c’est qu’il faut être une femme qui est soit seule, soit accompagnée de ses enfants de moins de 6 ans. Et avoir besoin d’une équipe médicale pour supporter tous les jours les familles et suivre aussi celles qui ont des traitements ou qui sont en attente, justement de greffes comme on vient de le dire. Voilà le rôle que nous avons.

Sandra : Hormis les problèmes de santé, quelles sont les difficultés que rencontrent les femmes qui fréquentent votre établissement ?

Muriel Brunel : D’abord, elles sont précarisées quand elles arrivent chez nous pour la plupart. Souvent elles sont seules et quand on dit seules, c’est seules aussi dans leur tête. Elles sont obligées de se débattre. Nous, on les trouve très courageuses, la plupart d’entre elles, parce que justement, on se demande ce qu’on ferait si on était dans leur situation. Souvent, les familles ne sont pas très aidantes, les compagnons n’en parlons pas ! C’est assez difficile et elles assument souvent leurs enfants seules. Donc c’est vrai qu’au quotidien, on leur demande aussi de se débrouiller, de trouver des petits boulots, tout ça, ce n’est pas évident. Vraiment, il faut qu’elles se battent au quotidien et contre les pathologies qu’elles peuvent avoir, diverses et variées et aussi pour justement survivre autrement qu’avec des minimas sociaux et pouvoir évoluer normalement et le plus sereinement possible.

Anna Leboul : Le point qu’elles ont aussi c’est qu’elles ont souvent des parcours migratoires compliqués et douloureux.

Sandra : Douloureux ? Qu’est-ce qu’il y a derrière ce mot ?

Anna Leboul : C’est-à-dire qu’on en a beaucoup qui viennent de pays qui ont connu la guerre, qui ont fui la guerre, qui ont laissé des enfants souvent dans leur pays d’origine. C’est souvent des parcours quand même marqué par des épisodes douloureux.

Sandra : Quel est le parcours alors de ces femmes quand elles arrivent dans votre structure ? Est-ce qu’il y a une évolution ?

Muriel Brunel : S’il n’y avait pas d’évolution, on changerait de métier parce qu’on serait complètement découragé. Heureusement qu’il y en a et qu’on y croit tous. On est une équipe assez fournie. On est quand même nombreux. Outre le suivi médical, il y a quand même aussi une grosse prise en charge sociale, psychologique. Donc ça, c’est important quand même. Et puis bien sûr qu’on y croit et qu’on dit toujours aux femmes qui rentrent chez nous qu’on n’est pas une agence immobilière, que c’est un parcours qu’on va faire ensemble et que c’est à elle de maîtriser ce parcours en ayant un projet individuel, qu’il soit celui qu’il est. On n’est pas obligé d’avoir quelque chose de très ambitieux, mais ça peut être, je veux arriver à mieux me soigner, je veux apprendre à mieux parler le français, je veux faire une formation. Ca peut être n’importe quoi. Mais ça doit être… c’est la personne qui doit choisir ce qu’elle doit faire et nous, on est là pour les accompagner, quelques fois en leur ouvrant les yeux sur la faisabilité de ce qu’elles auront dans la tête ou pas. On s’aperçoit aussi souvent que la plupart de toutes ces femmes se dévalorisent, elles s’imaginent qu’elles sont capables que de garder des enfants, que de faire des ménages et nous, on en a plusieurs qui ont fait des formations, qui ont eu des diplômes et ça, on est très fière pour elle parce que, c’est tout à leur honneur de s’être battues et d’être arrivées à devenir soit aides-soignantes… voilà. On est là pour les encourager et c’est vrai que le but, quand on rentre chez nous, c’est de sortir dans les meilleures conditions et qu’elles soient capables de vivre seules ou avec leurs enfants sans avoir recours tout le temps aux travailleurs sociaux, à des associations et de pouvoir gérer elles seules leur quotidien.

Sandra : Le but c’est qu’elles deviennent autonomes après.

Muriel Brunel : Absolument.

Mohamed : Autonomes, indépendantes et non assistées surtout. C’est bien qu’il y ait le côté en dehors du médical, qu’il y ait le côté de se prendre en charge au niveau des projets, d’avoir la conviction de vouloir faire quelque chose, surtout à cet âge-là, il faut se lancer, il faut se mouiller parce que l’hôpital, c’est bien pour donner les soins mais après faut monter un projet de vie. C’est bien qu’elles soient accompagnées par une équipe sociale, une psychologue qui les oriente, les lancent dans la vie sociale pour qu’elles apprennent à devenir autonome.

Sandra : Mohamed, tu dis à cet âge-là, mais on n’a pas encore parlé de l’âge. Justement, c’est une question que je vais leur poser. Quel âge ont les femmes qui viennent vous voir ?

Muriel Brunel : On peut dire de 20 à plus de 50 ans. C’est très ouvert.

Anna Leboul : C’est très variable oui.

Muriel Brunel : On n’a pas de critère d’âge d’admission. Et puis on a aussi quelques fois des enfants de femmes qui étaient atteintes aussi du VIH et qu’on retrouve maintenant, qui sont très jeunes. Et puis on a des femmes qui sont assez âgées et pour qui c’est aussi difficile de mettre des projets à long terme en place. Puis on a toutes celles qui sont aussi assez malades et qui ne sont pas capables, pour le moment, de mettre des projets en place, notamment celles qui attendent des greffes. C’est quand même compliqué, on ne sait pas comment ça va se passer. Là-aussi il y a un gros travail d’accompagnement dans l’instant en fait.

Alexandre : Moi je me demandais de combien de femmes vous vous occupez ?

Muriel Brunel : On a 26 familles hébergées dans l’association et ça nous fait une file active par an entre 60 et 65 personnes si on compte les enfants, si on compte celles qui s’en vont et celles qui arrivent, on a à peu près tous les ans entre 60 et 65 personnes de file active.

Sandra : Je voulais savoir qu’elle est le parcours vraiment, on va dire classique, je sais bien que tout le monde est différent donc ça doit varier. Mais combien de temps reste une femme, combien de temps elles bénéficient de votre aide pour le logement, à peu près comment ça se passe ?

Muriel Brunel : La moyenne chez nous, je le sais parce que c’est moi qui le fais tous les ans. C’est à peu près 2 ans et demi de présence dans l’établissement. Ce qui n’est pas énorme. On a le temps justement d’asseoir quelque chose de vraiment efficace et puis de mettre en place des projets comme je disais, et de stabiliser le soin pour qu’elles puissent sortir dans les meilleurs conditions.

Flore : Une femme qui rentre dans les critères, est-ce qu’elle peut s’adresser directement en vous appelant ou il faut passer par une assistante sociale ?

Muriel Brunel : On passe par une assistante sociale d’association, d’hôpital…

Anna Leboul : Il y a un dossier type à remplir avec un dossier médical et puis un rapport médical et social.

Sandra : Donc vous êtes bien connu dans les milieux hospitaliers…

Muriel Brunel : Très bien.

Anna Leboul : Et les maternités.

Sandra : Anna Leboul, je voulais savoir quel est votre rôle spécifiquement auprès des femmes ? Qu’est-ce que vous leur apportez ? De quoi vous discutez avec les femmes que vous rencontrez ?

Anna Leboul : Ca change avec chacune des femmes qu’on reçoit. Après, en fin de compte elles arrivent chez nous. Je les rencontre toutes au moins une fois pour faire connaissance et pour qu’elles sachent que j’existe, qu’il y a ce lieu qui existe pour elle. Il y a aucune obligation d’un suivi psychologique avec moi. Le travail qu’on fait ensemble, c’est de parler, de raconter leur histoire, parfois de refaire le récit de leur parcours, de se réapproprier des parcours qui parfois sont quand même très compliqué, très chaotique, même de situer à nouveau des événements dans un ordre chronologique, de parler de l’annonce de la maladie, de se réapproprier quelque chose de leur histoire pour éventuellement permettre de s’approprier quelque chose autour de la maladie. Nous, on accueille quand même beaucoup de femmes qui viennent d’apprendre leur pathologie. Ca arrive très souvent que ce soit très récent, qu’elle l’ait appris autour de leur grossesse, à la maternité, comme le premier témoignage qu’on a entendu. Donc il y a tout un parcours à faire autour de s’approprier cette maladie telle qu’elle soit d’ailleurs. Et puis comment en parler à l’entourage, est-ce que c’est possible, la mise en lien avec les associations etc. Parce que, ce que disait la première personne qui a témoigné, ce qui tue, c’est le silence de ne pas pouvoir parler. Moi je crois que du coup l’espace que je leur propose c’est justement un espace dans lequel on peut tout dire, qui est confidentiel et dans lequel elles peuvent aussi exprimer une demande, des envies et après ça, c’est la force du travail pluridisciplinaire, de faire le lien avec les éducateurs. Il y a 2 éducateurs et une éducatrice de jeunes enfants. Chaque éducateur est référent d’une famille. On travaille en lien pour faire de ma place émerger peut-être les désirs, les demandes, les envies, à une place de sujet et puis avec les éducateurs, le travail de mise en forme concrète. Et avec l’éducatrice de jeunes enfants, on fait un travail autour de la parentalité parce qu’on a beaucoup de femmes avec des enfants, donc de mamans avec des petits. C’est un peu en suspens là mais j’espère que ça va pouvoir se remettre en place. On faisait un groupe mères-enfants pour les enfants entre 0 et 3 ans, qui n’ont pas encore de lieu de socialisation, ni crèche ni école vu qu’ils ont moins de 3 ans et voilà, un premier lieu de socialisation, de rencontres entre les mamans et puis d’échanges entre les difficultés liées à la maternité, à la parentalité. Voilà.

Sandra : Du coup elles s’entraident, elles se donnent des conseils…

Anna Leboul : Oui. Et puis elles se rencontrent ! Parce que nous, on les connait toutes mais vu qu’elles sont logées dans des appartements dispersées dans la ville, elles, elles ne se connaissent pas nécessairement entre elles. Ca aussi, c’est un travail qu’on fait beaucoup, d’organiser des fêtes, des moments un peu festifs. Des repas pour Noël…

Muriel Brunel : Des spectacles pour les enfants à Noël. Il y a aussi un groupe de paroles qu’Anna anime avec l’infirmière, qui est assez récent.

Anna Leboul : Et qui est là pour le coup, vraiment un lieu d’échanges, de rencontres libres sans thème imposé ni prévu à l’avance et où la parole est libre, où elles peuvent échanger, se soutenir, témoigner chacune de leur parcours.

Muriel Brunel : Et où elles sont libres aussi de ne pas parler de la pathologie qu’elles ont ! Et ça, c’est hyper important. On peut faire des groupes de paroles sans parler de la pathologie telle qu’elle soit.

Sandra : Eh oui ! La vie ne résume pas qu’à la maladie.

Muriel Brunel : Et ça tourne sur des thèmes qui sont divers et variés.

Anna Leboul : Du coup ça vient sur la famille, les parcours de migration, les enfants, les enfants restés au pays, ceux qui sont là, des thèmes finalement…

Muriel Brunel : Des problématiques qu’on peut retrouver qu’elles soient VIH ou pas. Finalement, ce sont des femmes, qu’est-ce qui les préoccupent ? C’est les enfants, c’est les compagnons, c’est la vie qu’elles vont avoir, c’est pas être dans la rue, c’est que les enfants soient scolarisés, qu’ils soient bien pris en charge.

Transcription : Sandra JEAN-PIERRE