Cat, 56 ans, 30 ans de séropositivité : « Je me suis rendu compte qu’en province c’est un désert »

, par Sandra

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Cat, 56 ans, 30 ans de séropositivité : « Je me suis rendu compte qu’en province c’est un désert »

Sandra : Aujourd’hui nous retournons en Bretagne. Le mercredi 19 octobre j’ai eu la chance de passer une super journée avec quelques membres du Comité des familles Bretagne. J’ai pu participer à leurs activités. Il y avait une activité pour les enfants où ils préparaient des décorations pour la fête d’Halloween et de l’autre une discussion plus sérieuse mais sympa aussi où on a parlé de comment lutter contre les petits maux d’hiver, les petits rhumes tout ça. Chacun a pu donner ses recettes de grand-mère. Et donc c’était assez sympa. Et à cette occasion, j’ai pu interviewer quelques femmes, parce qu’en fait ce jour-là il y avait que des femmes. Je ne sais pas où sont les hommes au Comité des familles Bretagne, mais là en tout cas il y avait que des femmes. Et donc la semaine dernière nous avons écouté le témoignage de Béa. C’est dommage, Yann et Christian ne sont pas là aujourd’hui mais ce témoignage les a beaucoup marqué parce que Béa c’est quelqu’un qui a appris sa séropositivité, il y a, aller, un tout petit peu plus d’un an c’est ça ?

Alexandre : C’était en juin 2015.

Sandra : Tu t’en souviens ouais. Et en fait, ce qui l’agace beaucoup dans cette séropositivité, c’est le fait de ne pas pouvoir en parler parce qu’elle trouve qu’on devrait en parler. Elle a eu des recommandations de la part de son entourage, du personnel médical, “non vous ne devriez pas parler de votre VIH parce que voilà, le rejet, parce que discrimination, tout ça”. Et elle, elle se dit : “mais non, j’en parle et puis ceux qui ne m’acceptent pas, tant pis, c’est que je n’avais pas besoin d’eux”. Et ça, ça vous a tous un peu beaucoup marqué, toi aussi Alexandre.

Alexandre : Moi, ce qui m’a marqué déjà, c’est l’assurance et le recul avec lequel elle pouvait s’exprimer alors que juin 2015 c’est très récent. C’était assez admirable je trouve le recul avec lequel elle pouvait parler de ça quoi.

Sandra : Alors après, est-ce que c’est parce qu’elle est infirmière donc du coup elle connait pas mal de choses ? Je me dis que ça joue. Ce n’est pas comme si qu’elle découvrait.

Alexandre : Ca doit jouer, ça doit aider.

Sandra : Mais c’est tout de même admirable je trouve de sa part. Elle a accepté sans se poser de question. Elle s’est dit bah moi aussi et puis voilà quoi. Donc aujourd’hui nous allons écouter le témoignage de Cat. Je n’en dis pas plus, on la découvre tout de suite.

Début de l’enregistrement.

Cat : Bonjour, Cat, 50…. bah bientôt 56 ! (rires). En train de chercher (rires)

Sandra : Ca passe !

Cat : Ouais, ça passe (rires). Quand je suis arrivée dans les Côtes d’Armor, je vivais sur Paris où j’étais plus à l’association avec Act-Up en fait, assez militante. Après j’ai laissé un petit peu tomber parce que voilà, ça allait mieux. C’est vrai qu’il y a eu une période un petit peu d’accalmie. Donc je militais mais juste pour suivre les informations on va dire. Et après je suis venue emménager dans les Côtes d’Armor, suite à une perte d’emploi. Je suis revenue en Bretagne puisque c’est ma région d’origine. Et, je me suis rendu compte qu’en province c’est un désert un petit peu. Vraiment un désert par rapport à Paris qui c’est vrai est une métropole mais quand même, à ce point-là, je ne m’y attendais pas. Donc bon, je suis arrivée, le temps de faire ma place et puis j’avais une petite affichette, faite par Morgane qui à cette époque-là ne s’appelait pas Morgane. Et j’ai trouvé son témoignage vraiment fort même si moi il ne me concernait pas à l’époque où j’étais mais son témoignage m’a vraiment touché donc j’ai pris contact avec elle et voilà et puis, de fil en aiguille on s’est revu à des COREVIH, ce qui a permis après de lier vraiment d’autres liens et au fur et à mesure et puis, un an après, l’association s’est montée, l’antenne s’est montée.

Sandra : A l’époque, elle s’appelait Loane parce qu’elle avait pris un pseudo et après elle s’est dit aller hop, je m’assume, Morgane quoi. Est-ce que tu te souviens du jour où tu as appris ta séropositivité ?

Cat : Ah bah oui. Ca, ce n’est pas des choses qu’on oublie comme ça puisque ça change énormément après ton cours de vie. Je l’ai appris en 1991, suite à des examens en fait. J’étais très fatiguée, en primo-infection. En revanche, j’étais très bien reçu. Vraiment pour l’époque, je dis chapeau au laboratoire qui était à côté de chez moi dans le 18ème parce que, quand je suis arrivée, on m’a dit j’ai besoin de vous recevoir. Donc, on serre les fesses, même si je n’ai pas du tout pensé à ça mais on se dit bon, qu’est-ce qu’ils ont trouvé ? Et en fait, elle a vraiment été très bien parce qu’elle me l’a dit. C’est vrai qu’après, on te dit des choses mais tu sors du bureau, tu te retrouves dehors et puis d’un coup la chape elle tombe quoi. Et tu te retrouves un peu démunie par rapport à tout ça surtout que de par mon passé, j’ai eu beaucoup d’amis qui sont morts du sida, sur Rennes. Énormément d’amis, j’ai perdu beaucoup d’amis par le sida donc du coup, c’est vrai que ça fait d’autant plus peur parce que du coup moi je ne pensais pas et en fait, je le redis toujours à l’antenne, parce qu’on ne le disait pas assez à l’époque, parce qu’on dit tox, homo et nous les femmes, on ne nous disait pas. Et c’est vrai que bah si. Nous aussi les femmes on était concerné, malgré ce qui nous disait aux infos et c’est vrai que du coup, j’ai baissé la garde, parce que j’avais une vie sexuelle active ! (rires) Et voilà.

Alors j’ai eu la chance en fait d’être toujours entourée au niveau de mes amies. Du coup, comme par hasard, ce jour-là, j’ai eu des visites. C’est le hasard de la vie qui fait que c’est ça l’amitié aussi, c’est magique ! Il y a des moments magiques et j’ai des visites donc du coup, j’ai eu deux amis très proches qui m’ont rendues visite ce jour-là et qui m’ont trouvé dans un état un peu… un peu voilà. J’ai pu en parler tout de suite. Bien sûr que non, j’en n’ai jamais parlé au travail sinon je n’aurai pas pu avoir les postes que j’ai eu après parce que je crois que sinon, je n’aurai pas pu évoluer comme j’ai pu évoluer. Franchement non. Dans mon travail, c’était mission impossible d’en parler.

Sandra : Selon toi, tu parlais du désert qui existe en province, donc en Bretagne ici, quelles sont les choses selon toi à améliorer ? Mais on peut aussi parler évidemment des choses positives, qu’est-ce qu’il y a de bien en Bretagne pour les personnes vivant avec le VIH ?

Cat : Le point positif c’est vraiment la qualité de vie. Le calme. Je ne fais plus de bronchite, je ne suis plus polluée ! (rires). Donc tout ça, ça a vraiment rajouté un confort de vie c’est vrai. Parce que voilà, le bon air, des belles promenades à faire et tout. Tout ça, ça fait vraiment du bien au moral. Après, ça ne concerne pas que nous les personnes vivant avec le VIH ou les hépatites. Ca concerne toutes les maladies chroniques en fait, parce que dans nos campagnes hélas, les médecins traitants ils sont débordés, ils n’ont pas de temps ni… bah ils n’ont pas de temps ! Et même parfois, il n’y en pas de médecins. Et donc du coup, on n’a plus d’interlocuteur et quand on veut maintenant passer tous nos suivis avec le généraliste, je crie au secours ! Parce que même s’ils sont gentils, ils ne peuvent pas. Ils font des heures pas possible ! Le dernier que j’avais dans mon village, il a arrêté à 76 ans, il est mort dans l’année qui a suivi son arrêt ! Oui, il est en décédé tellement… mais c’était un vrai médecin comme on n’en fait plus. Il ne comptait pas ses heures. Il se déplaçait après ses heures de… donc, toutes ces personnes-là, je ne leur jette pas la pierre mais je dis juste que… c’est un constat. C’est un constat. On veut leur faire porter un poids… ils ne sont pas en mesure à ce jour, ils ne sont pas assez nombreux pour pouvoir assumer ce report de compétence.

Sandra : Que penses-tu de la prévention VIH/Sida en Bretagne ?

Cat : C’est quoi ça ? (rires). C’est quoi ? Moi, quand j’en parle autour de moi, je rigole parce que même avec les jeunes, parler de choses qui sont faites à l’école dont ils rigolent toujours parce que c’est toujours les mêmes choses. Et sinon, c’est quoi ça ?

Sandra : Carrément ? Selon toi, on ne parle pas du VIH en Bretagne, pas assez du coup ?

Cat : Non. On va en parler mais on en parle aux très jeunes, c’est vrai. Donc du coup les jeunes sont des jeunes, c’est-à-dire qu’ils se sentent moins concernés. Ils ont la vie devant eux. Ils sont forts, ils ont l’impression que la vie, voilà, c’est pour eux. Et donc ils ne sentent pas concernés mais on en oublie après toutes les autres population. Comme nous, je le rappelle, les femmes, parce que merci de ne pas nous avoir dit que c’était transmissible aussi en faisant l’amour tout simplement avec un partenaire, qui ne le savait pas forcément, parce que je ne jetterai pas la première pierre à personne, parce que c’est la vie. C’est comme ça, on est tous concerné et quel que soit l’âge en fait. Et on s’aperçoit de plus en plus qu’il y a même des âges maintenant plus et que les femmes se rendent comptent bah oui, bah oui. Et ça, je trouve ça un petit peu dommage et… mais on aura toujours cette image un petit peu hélas, pas négative mais… que c’est une maladie… comment dire ? Je cherche le mot mais… bon, je n’aime pas le mot mais sale, on va couper le mot sale, mais je cherche un autre mot, une maladie qu’on doit cacher.

Sandra : Honteuse ?

Cat : Voilà, honteuse, comme les maladies sexuellement transmissible. Exactement. Donc le même tabou.

Sandra : Pour terminer, imagine là, il y a quelqu’un qui écoute l’émission, séropositif, en Bretagne, qui vient d’apprendre peut-être sa séropositivité, qu’est-ce que tu aimerais dire à cette personne ?

Cat : Que maintenant on peut vivre avec les traitements longtemps. La preuve, 30 ans après avoir essuyé l’AZT ! Qui n’est quand même pas rien. On peut toujours être là et qu’il y a toujours mille petits bonheurs que la vie peut te tendre. Et si tu as besoin de soutien, le Comité des famille est toujours là.

Fin de l’enregistrement.

Sandra : Vous venez d’écouter Cat, 30 ans de séropositivité, un super témoignage. On l’a remercie vraiment énormément de s’être confiée comme ça au micro de l’émission Vivre avec le VIH. Je ne sais pas si aujourd’hui dans l’équipe qui est là, vous avez un message pour Cat ?

Alexandre : Merci vraiment pour son témoignage qui corrobore un petit peu tout ce qu’on entendait dire par rapport à l’absence d’information dans les différentes régions, un petit peu plus reculées que dans notre petit cocon parisien j’ai envie de dire, même si dans notre petit cocon parisien, moi avant de travailler ici c’était un peu la même chose. C’est-à-dire que j’en avais entendu parler 1 seule fois, c’était au collège et puis depuis plus rien. Et j’en avais entendu parler pas par des personnes concernées, même pas par des professionnels ou quoi que ce soit. C’est très vague et pour te dire, tout ce que je sais maintenant, je le sais parce que je côtoie le Comité des familles au quotidien et parce que j’ai fait mes propres recherches. Pas parce qu’on est allé me voir et on m’a dit “Au fait, voilà ce qui se passe”. Non, c’est parce que j’avais envie de savoir. Et ça je trouve que c’est quand même un défaut. Quand on avance dans la scolarité et qu’on nous en parle une fois très vite fait dans notre existence et ensuite on nous lâche et nous dit, bon bah, aller, bon courage.

Sandra : Hugues Cordel, ça ne vous dit pas de bosser en province ?

Hugues Cordel : Ah si, l’air breton, ça doit être très agréable.

Sandra : Il y a du boulot apparemment !

Hugues Cordel : Oui. Il y a une équipe très active à Rennes, au CHU, on les connait et puis des relais un petit peu dans les différents hôpitaux, on connait des gens de Vannes. Oui, on doit refaire d’énormes efforts sur la prévention. Je dis refaire parce que nous, on est un petit peu plus vieux. On a connu les années 80-90 où on voyait beaucoup de choses sur le VIH. On partait de niveau zéro donc, on a un petit peu entendu beaucoup de messages de prévention et c’est vrai que depuis quelques années maintenant, on entend beaucoup moins. Rappelez-vous une enquête, il y a quelques années, il y a 2-3 ans en Ile-de-France, je n’ai plus les chiffres, mais je pense que c’était quelque chose comme 10-15% des jeunes de moins de 20 ans qui pensaient que le VIH s’attrapait par le baiser. Ca montre là où on est tombé entre guillemets, au niveau de la connaissance VIH. Je pense que c’est important d’expliquer comment il se transmet, sans forcément affoler mais il faut que les gens soient au courant.

Alexandre : Je crois me souvenir de cette étude et il me semble qu’il y avait une proportion à peu près équivalente de personnes qui pensaient aussi que le VIH se guérissait.

Hugues Cordel : Oui.

Alexandre : Qu’on pouvait guérir du VIH et que maintenant, il n’y a avait aucun problème. On est dans cette situation où il faut d’un côté dire le VIH on peut vivre avec mais d’un autre côté, ne pas tomber dans la banalisation.

Hugues Cordel : C’est toutes les choses paradoxales qu’on doit faire et effectivement, à la fois rassurer, quand on fait une annonce dans notre service, on explique, comme disait votre intervenante, qu’on peut bien vivre mais il vaut mieux quand même vivre sans. Malgré tout, si on peut vivre sans. Quand là, on va s’occuper de plein de choses, les gens vont être très bien suivis, avec des très bons résultats, moi je leur dis toujours, vous pouvez avoir une vie normale, c’est quand même mieux pour le corps de ne pas l’avoir. Il ne faut pas banaliser la chose. Il vaut mieux ne pas l’avoir et être actif sur la prévention.

Sandra : J’avais entendu une info, mais je crois que c’est plus pour les médecins généralistes, parce que Cat en parlait, mais qu’en gros les médecins ne pourraient plus choisir pratiquement où ils voudraient bosser parce qu’à cause de la disparité, notamment des médecins généralistes, qu’ils seraient affectés dans les endroits où il y a vraiment besoin. Qu’en pensez-vous ? Si vous, on vous disait, bon bah Hugues, désolée, on a besoin de médecins, je ne sais pas moi…

Hugues Cordel  : A Saint-Brieuc.

Sandra : A Saint-Brieuc ou ailleurs…

Sandra et Alexandre : Dans la Creuse ! (rires)

Sandra : Ah, on a pensé à la même chose ! (rires).

Hugues Cordel : C’est ce qui circule beaucoup dans les facultés effectivement. C’est un peu la hantise. C’est une question très difficile. Moi, c’est facile, je suis à l’hôpital, dans une région que j’ai plutôt choisi. Mais pour les médecins libéraux, c’est un peu un autre sujet effectivement mais ça va être très difficile les prochaines années. Les médecins libéraux insistent beaucoup sur la libre installation. On peut comprendre. Il y a des méthodes un petit peu pour inciter, des méthodes incitatives, on paye une partie des études aux jeunes médecins et sous réserve qu’ils s’installent. Bon voilà, c’est inscrit, c’est très vieux, ça date de 1905 je crois la libre installation pour les médecins libéraux. Effectivement, on voit que ça risque de ne plus marcher parce que des déserts médicaux il y en a de plus en plus. Il y a des tonnes de choses, de réflexion qui sont faites, pour l’instant, ça ne marche pas beaucoup. Il est vrai que les jeunes veulent de moins en moins s’installer. Là, j’ai entendu l’histoire d’un médecin traitant qui a travaillé très tard et qui est mort 1 an après. On y va quand même de moins en moins. Bon voilà, il y a probablement d’autres solutions, peut-être des maisons de santé qui sont en train de se mettre en place. Les jeunes médecins veulent de plus en plus travailler à plusieurs, c’est ce que je fais à l’hôpital et c’est mieux. On va peut-être arriver à faire des trucs comme ça.

Sandra : Oui, pour ne pas se retrouver seul quoi.

Hugues Cordel : C’est ça.

Alexandre : Merci. Je ne sais pas si tu as une réaction Mohamed ?

Mohamed : Oui, c’est assez censé ce qu’elle a dit Cat. Ca m’a bien plu son témoignage. C’est très encourageant. Je suis très satisfait de la voir motivée. Je l’encourage à motiver aussi, à passer le message aux plus jeunes pour qu’ils comprennent vraiment le problème du VIH.

Alexandre : Merci Mohamed. Merci Sandra et Hugues. On remercie également les personnes qui acceptent de témoigner à nos micros. Vous le savez, votre voix fait écho avec d’autres et vos paroles comptent beaucoup.

Transcription : Sandra JEAN-PIERRE