Burkina Faso : le témoignage de Christine Kafando, séropositive depuis 22 ans

, par Sandra

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Christine Kafando, lors de la conférence de presse ONUSIDA à l’Hôtel de Ville de Paris
Burkina Faso : le témoignage de Christine Kafando, séropositive depuis 22 ans

Sandra : Je vous propose d’écouter Christine Kafando qui vit au Burkina Faso, qui est la première femme burkinabè à avoir révélé sa séropositivité à visage découvert. Son intervention dure 20 minutes mais là comme il nous reste que 10 minutes, on va écouter les 5 premières minutes et on va réagir après. Et puis on aura l’occasion d’écouter la suite dans de prochaines émissions.

Début de l’enregistrement.

Christine Kafando : Ca fait 20 ans que j’avale les antirétroviraux. Ca fait 22 ans que je suis dépistée séropositive et ce n’était pas facile en ce temps. Je veux juste partager avec vous une expérience pour dire d’où on est parti et être aujourd’hui face à vous tous, grâce à tous les acteurs qui nous accompagnent.

Quand je me suis dépistée, je n’avais pas accès aux antirétroviraux. Même pour les infections opportunistes, on ne se soignait pas. On nous faisait boire beaucoup d’eau pour se réhydrater parce que simplement, tout le monde faisait la diarrhée. C’est la diarrhée qui tuait toutes les personnes vivant avec le VIH. Et dans l’hôpital où je me suis portée volontaire pour témoigner à visage découvert auprès des malades hospitalisés, pas des malades qui venaient en consultation, afin de leur permettre d’accepter leur sérologie, d’accepter une prise en charge et de se faire dépister. Ce n’était pas simple. J’ai été d’abord stigmatisée par le personnel de santé. Vous imaginez ceux qui doivent nous accompagner, c’est eux qui nous jettent. Et ensuite, stigmatisée par l’entourage, la famille, les amis, ainsi de suite. Et on se disait, on prend notre mal en patience en attendant le jour J. Le jour de la mort.

Et moi j’avoue que, j’ai accompagné beaucoup de gens à la mort. Aujourd’hui si je parle c’est parce que je suis assez rodée, assez douée maintenant dans ce que je dis, dans ce que je fais. Sinon avant que je parlais, je coulais les larmes. Maintenant je ne pleure plus parce que je sais que les 3x90, on est proche.

Lorsque nous étions victimes de stigmatisation, au pays, qu’est-ce qu’on nous disait ? Ce sont les femmes des blancs. Ce sont les femmes d’homosexuels. Ce sont des professionnels de sexe. C’est la maladie du chien. On nous a traité de tout ça. Et, on refusait de boire de notre eau. On se dit, nous, on ne va pas faire plaisir à ceux qui nous stigmatisent. Et quelqu’un m’a dit un jour, lorsqu’on m’a interpellée pour parler du VIH, témoigner à visage découvert, il est resté au fond de la salle et il a dit : “Pour qu’il n’y ait plus de personnes vivant avec le VIH sur cette terre, creusons un grand trou, on les met tous là et on les fusille”. Après mon intervention. J’ai dit : “Ca, c’est très bien. Moi je suis d’accord avec ce que vous dites. Mais je sais aujourd’hui que moi, je suis responsable de ma vie. Je suis responsable de l’autre. Vous, vous êtes un danger permanent. Un danger ambulant parce que vous ne connaissez pas votre statut. Moi je peux protéger mais vous, vous ne pouvez pas protéger”. Après il est venu me voir pour me dire : “Madame, excusez-moi, mais ce que vous dites m’a beaucoup touché. Désormais, je voudrai m’engager avec vous pour lutter contre le VIH/Sida”. Voilà. Souvent les gens se positionnent mais ils ne comprennent pas pourquoi ils se positionnent. Donc prenons le temps de leur expliquer les choses, prenons le temps de leur dire ce que c’est le VIH. Personne ne veut être infecté. Ca n’arrive pas qu’aux autres, ça arrive à tout le monde, à n’importe quel moment. On a des présidents qui ont été aussi des personnes vivant avec le VIH.

A ce moment-là, qu’est-ce qu’il fallait faire ? Se suicider ? Quitter la ville ? Je ne savais pas quoi faire. Et moi, la personne qui m’a incité à aller au dépistage, celui avec qui je devais me marier, m’a acceptée avec la sérologie et au bout de 6 mois il m’a dit simplement : “Ecoute, je ne peux pas parce que moi j’ai envie d’avoir des enfants”. Effectivement, en son temps, pas de traitement, pas de rapport sexuel non-protégé. Même rapport sexuel protégé, on ne voulait pas. On faisait très attention parce que personne ne veut toucher. Donc du coup, il m’a quitté. Quand il m’a quitté, je me suis dit bon, abandonner de tout le monde, qu’est-ce qu’il faut faire ? Je vais me suicider. J’ai réfléchi. Si je me suis suicide, je crois beaucoup en Dieu, je n’aurais jamais son salut, parce qu’il ne m’a pas autorisé à me suicider. Donc je ne me suicide pas. Ce que je vais faire, c’est d’aller dire aux gens, moi j’ai pris mon courage d’aller me faire dépister. C’est vrai que je n’ai pas accès aux traitements mais le fait de pouvoir témoigner, le fait de pouvoir vous accompagner et aller au dépistage, peut-être ensemble, on pourrait faire bouger les choses. C’est comme ça que je suis allée voir le chef de service, docteur SAWADOGO Adrien, et je lui ai dit : “Moi, je voudrai accompagner des personnes malades du VIH/Sida”. Il m’a dit : “Vous, vous êtes déjà fragilisée. Vous ne pouvez plus être à l’hôpital. L’hôpital, c’est un nid de beaucoup de bactéries et tout, vous êtes fragile, si vous rentrez là et que vous chopez quelque chose, ça va être la catastrophe et tout, donc restez là où vous êtes”. Je me suis dit, non. Si les autres meurent avec le VIH, tôt ou tard, je passerai par là. Mais qu’est-ce que je vais faire maintenant ? C’est les accompagner. Et à mon tour, espérant que quelqu’un d’autre m’accompagnera. C’est comme ça que j’assurai des permanences médico-sociale où je faisais des témoignages à visage découvert, où j’accompagnais certains patients dans tout le système de santé de la ville pour qu’ils puissent avoir accès, ne serait-ce un accompagnement psychologique, parce qu’on n’avait même pas de traitement. On n’y pensait même pas. Il n’y avait même pas l’AZT. Et donc c’est comme ça que, en recevant les personnes vivant avec le VIH, je me suis rendu compte que certains venaient avec des enfants. Et au bout d’un certain temps, lorsqu’ils venaient prendre des médicaments pour les infections opportunistes, ils repartaient. Ils revenaient au bout de 2, 3 semaines, et les enfants ne sont pas là. Donc ça m’a tiltée. Je me suis dit mais qu’est-ce qui se passe ? Les enfants sont où ? Donc je pose la question, j’ai commencé à me renseigner. C’est là qu’on m’a dit en fait, les enfants meurent. J’ai dit : “Mais il y a tout un système qui s’organisent pour les adultes, mais il n’y a rien pour les enfants. Qu’est-ce qu’on peut faire ?” Je suis montée voir le chef de service, Adrien SAWADOGO, et je ne suis pas de la santé, et lui il a appelé le pédiatre et la maternité et il a dit : “Christine Kafando veut s’engager autour des enfants”. C’est comme ça qu’ils m’ont donné leur autorisation. Et tous les matins, j’étais à l’hôpital, en service de médecine, en pédiatrie et à la maternité pour sensibiliser les femmes à aller au dépistage. Et en pédiatrie voir les enfants qui étaient malnutris. On partait sur la suspicion de malnutrition pour identifier le VIH parce qu’ils étaient très amaigris. On profitait pour discuter avec les familles et envoyer les enfants au dépistage. Au bout de 3 mois, on s’est retrouvé avec une cinquantaine d’enfants vivant avec le VIH. Et donc, je me suis dit bon, on va créer une association, même si on n’a pas le traitement pour ces enfants, le fait de les garder dans l’hygiène, le fait de les aider à mourir dans la dignité, le fait de les aider à bénéficier d’une alimentation équilibrée, c’est déjà pas mal.

Fin de l’enregistrement.

Sandra : Christine Kafando, que j’ai eu l’occasion de voir à la mairie de Paris. On écoutera la suite de son intervention dans de prochaines émissions. Là c’est frustrant, on a envie de connaitre la suite. Comment a-t-elle fait pour créer cette association ? Et qu’est-ce que ça donne aujourd’hui ? Là, c’est bientôt la fin de l’émission, vos réactions rapides Mohamed et Christian.

Mohamed : C’est toujours un peu complexe au Burkina Faso. Il y a encore beaucoup de cultures et coutumes à bousculer. Ce n’est pas encore au point sur la santé. Concernant le VIH, c’est très bien qu’il y ait une association qui ait pu se réveiller autour de ça. Mais ce qui serait plus urgent je pense, c’est de faire un lien avec le réseau médicaments pour pouvoir protéger cette population.

Christian : Bravo à Christine Kafando. Ce n’est jamais facile de témoigner à visage découvert. Vous êtes pointé du doigt, il y a des préjugés. Lorsque moi-même, moi je ne croyais pas à cette histoire, tant que je n’avais pas encore vu quelqu’un, il fallait que je vois un jour un séropositif pour croire, avec mes yeux. Il y a des gens, tant qu’ils ne voient pas, ils ne croient pas. Et même certains lorsqu’ils voient, ils continuent à nier, à discuter. Vous savez à l’époque du président Mobutu, lorsque la lèpre faisait rage, il avait décidé de prendre tous les lépreux et de les mettre dans une fosse. Or ce n’est pas ça la solution. La solution pour le VIH, pour les malades, ce n’est pas de tuer tous les séropositifs. C’est davantage continuer à sensibiliser et à faire ce que les gens se dépistent et puis, de mettre le médicament à disposition de tout le monde. C’est ça la solution. Vraiment, elle a très bien parlé, elle est courageuse. Témoigner à visage découvert n’est jamais facile, elle a pris le risque, le courage, bravo. Que le combat continue.

Transcription : Sandra JEAN-PIERRE