Jacques Leibowitch : « Si on devait en finir avec le sida... »

, par Sandra

Si on devait en finir avec le sida

Sandra : On va revenir sur ICCARRE [1]. Daniel à toi le micro, je te laisse poser tes questions.

Daniel : Dans un premier temps, je voulais savoir à qui vous vous adressiez dans votre livre ?

Jacques Leibowitch : Pour ça le problème je ne savais pas à qui. C’est pour ça que ça n’a pas marché, je n’avais pas de public. L’éditeur s’est arraché les cheveux. J’ai fait 20 versions. Vous avez la 21ème version et c’est un résumé. Il m’avait demandé de faire un résumé pour le donner à la presse. Puis finalement il a dit bah ce sera le bouquin. Déjà ça faisait beaucoup moins à se farcir. Je n’ai pas de public, je ne sais pas à qui ça s’adresse. Ça s’adresse à moi.

Daniel : Parce qu’en fait, j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de termes scientifiques.

Jacques Leibowitch : Bah oui.

Daniel : Donc du coup ce n’est pas forcément très accessible…

Jacques Leibowitch : Non. Et moi je ne suis pas un populiste contrairement à ce que l’on croit. Ce n’est pas parce que je suis passé chez Ruquier une fois par accident, je n’ai pas besoin de raconter l’histoire de comment je suis arrivé là. Je suis un académique, j’ai fait mes études, j’étais à Harvard, j’ai fait de la recherche, j’étais à Londres, j’ai publié, je suis un médecin académique. Je m’adresse à mes pairs quelque part. Mais l’éditeur et moi on a fait un livre pseudo populaire qui a été réécrit par un nègre, mon cousin, qui écrit très bien. Un nègre, il est blanc. Bon. Mais on dit ça comme ça. Il a réécrit derrière pour enlever le côté discours langue de bois scientifique soi-disant bon. Il y a un minimum de ça mais on ne peut pas faire moins. Je ne peux pas aller avec un grand micro, je vais vous expliquer le sida avec que des mots normaux.

Daniel : J’aurai pensé que vous vous adressiez plutôt aux personnes séropositives justement.

Jacques Leibowitch : En même temps vous savez mes patients ils me connaissent bien, je crois assez bien puisqu’ils sont fidèles. Ça fait quand même 15 ans en moyenne que je les suis. Ce n’est pas rien. Pourtant je suis de très mauvais caractère, je n’arrête pas d’engueuler les gens, tout le monde le sait. Mais ils sont quand même restés avec moi. Pourquoi ? Parce qu’ils ont confiance en moi. Il n’y en a pas 2 qui l’ont lu. Ils n’ont pas besoin. Vous savez les séropositifs, ce n’est pas compliqué, ils vivent déjà avec le sida, avec le virus, avec les médicaments, avec les docteurs, ils ne vont pas en plus se farcir les samedis soirs ou passer les week-ends et les vacances. Non, ils n’ont pas envie.

Sandra : Bon bah il n’y a que toi Daniel (rires).

Jacques Leibowitch : Parce qu’il était obligé…

Sandra : Non, non on va croire que… (rires).

Jacques Leibowitch : De temps en temps je rencontre un garçon plutôt qui aime les garçons qui dit : “ah il est génial votre bouquin, il est formidable”. J’en ai rencontré 2, c’est tout. Il n’y a personne qui lit ce bouquin parce que ça ne fait pas marrer. Même si bien écrit pas par moi mais l’écrivain. C’est bien écrit, c’est même presque ironique en tout cas ce n’est pas dramatique. La fin d’un drame ne fait rire personne. Si c’est la fin on ne veut plus en entendre parler sinon on veut parler que du drame. Pour en finir avec le sida ça voudrait dire oh bah ça y est c’est réglé. Vous prenez 2 pilules par jour, 2 jours par semaine et qui c’est qui va avoir l’air d’un con ? C’est le virus. Il ne se transmettra plus et c’est la fin de l’épidémie. Donc il n’y a plus de drame, il n’y a plus de Pierre Bergé et il n’y a plus d’ANRS et il n’y a plus de AIDES et il n’y a plus tous ces gens qui vivent.

Tina et Sandra : Il n’y a plus de Comité des familles (rires).

Jacques Leibowitch : Plus de Comité des familles et il n’y a plus de docteur non plus. Les médecins il faudrait qu’il change de profession. Les médecins sidatologue, comme moi, moi je m’en fous je suis à la retraite. Mais pour les autres il faudrait qu’ils fassent un autre métier.

Yann : Oui mais il y aura toujours des personnes qui tomberont séropositifs.

Jacques Leibowitch : Mais c’est évident. C’est une allégorie. Si on devait en finir avec le sida, il faudrait que 95% des séropositifs soient traités et qu’ils soient traités de façon assez volontaire et soutenue pour que ça ne craque pas. Si vous ne les prenez pas pendant 1 mois, le virus revient et là vous pouvez transmettre merci bien. Si vous croyez que vous ne transmettez pas vous êtes dangereux.

Transcription : Sandra Jean-Pierre

Notes

[1Intermittents En Cycles Courts Les Anti Retroviraux Restent Efficaces