La PASS de Calais, un psychologue témoigne : « un sentiment d’urgence permanent, ça bouge dans tous les sens, c’est épuisant »

, par Sandra

JPEG - 190 ko
Calais, 28 octobre 2015, un réfugier se fait soigner. Il avait une blessure à la lèvre inférieure. (Stéphane Dubromel/L’Obs)
Tirée de l’article : Dans la jungle de Calais : "Les migrants ont les mains lacérées jusqu’à l’os"
La PASS de Calais, un psychologue témoigne : « un sentiment d’urgence permanent, ça bouge dans tous les sens, c’est épuisant »

Alexandre : Tout de suite nous allons écouter à nouveau Sandra qui va nous parler d’un psychologue qui a travaillé à Calais.

Sandra : C’est ça, il a travaillé plus précisément à la PASS de Calais. Donc la PASS, on l’a vu la semaine dernière avec Christian, tu te rappelles c’est quoi ?

Christian : Tout à fait.

Sandra : Qu’est-ce que ça veut dire ?

Christian : Bon la mémoire… (rires)

Sandra : Permanence…

Christian : Oui, vas-y (rires)

Sandra : Permanence d’accès aux soins de santé. Ce sont pour les personnes qui n’ont pas encore l’AME. Le psychologue en parle. Je vous propose de l’écouter. Il a travaillé pendant que la jungle de Calais, comme c’était appelé, ce n’est pas un nom très joli mais bon, était encore présente. Son témoignage est très intéressant, on écoute ça.

Christian : Ce petit bout de papier, la PASS, m’a beaucoup servi. C’est très important.

Début de l’enregistrement.

Richard Fusil : Je suis psychologue clinicien. J’ai travaillé à la PASS de 2013 à 2015, la PASS de Calais. Aujourd’hui j’exerce en activité libérale.

Sandra : Aujourd’hui, j’aimerai que vous nous parliez de votre expérience à la PASS.

Richard Fusil : Donc la PASS c’est permanence d’accès aux soins de la santé. C’est un dispositif qui existe dans toutes villes où il y a un hôpital je pense. C’est un dispositif qui permet aux personnes qui n’ont pas de couverture social d’avoir accès à une consultation médicale. Dans beaucoup de villes de France, il s’agit de la personne qui n’a pas renouvelé ses droits CMU, de la personne qui vit en marge depuis tellement longtemps qu’il n’y a plus de trace de son existence administrative, faudrait relancer les papiers, faire des démarches. C’est pour ça que c’est un service dans lequel par exemple il y a une assistante sociale qui est présente pour essayer de remettre, réouvrir des droits pour l’accès aux soins. C’est un service qui s’est adapté aux besoins particuliers de la précarité. C’est des petits services, des petites unités, souvent pas ouvert tout le temps. A Calais, c’est un service qui a pris une allure un peu particulière parce qu’il y avait beaucoup de migrants, beaucoup de personnes qui étaient en situation de précarité et dans des conditions sanitaires qui ont fait qu’il y avait énormément besoin de soins. Il y a des blessures, des difficultés de la vie au quotidien quand on dort dehors depuis plusieurs mois qui font que cette PASS a pris une ampleur particulière. A priori, quelqu’un qui va ouvrir des droits n’est plus censé aller à la PASS…

Sandra : Pourquoi vous dites a priori ?

Richard Fusil : Bah après, quand on a créé un lien positif avec un patient, il revient. Même s’il n’est pas censé rentrer dans le bureau du médecin et poursuivre son accompagnement à cet endroit, s’il y a quelque chose de fort qui a été mis en place, on va essayer de ne pas le balayer comme ça quand même du jour au lendemain parce qu’il ne rentre plus dans la case.

Sandra : Qui sont les personnes que vous receviez ?

Richard Fusil : Ce qui les réunit c’est l’expression d’une souffrance qui a pu prendre à mon avis différentes formes. Les premières orientations qu’on m’a adressées sont des gens qui ne trouvaient pas leur place dans l’examen médical classique. Il y avait une souffrance qui résistait. J’ai l’exemple en tête de beaucoup de maux de ventre par exemple. Il y avait une prescription de pansements et de tout ce qu’on peut prescrire pour essayer de soulager les maux de ventre. Je voyais des dossiers qui comptaient une dizaine de prescriptions sur plusieurs mois de toujours ce même traitement pour essayer de contenir un mal et donc mon arrivée a été l’occasion de dire bah à mon avis c’est de l’angoisse. Nous, on dit l’angoisse. Ce n’était pas forcément comme ça que les patients parlaient de leurs maux. Mais donc, ça a ouvert cette porte-là et donc les patients se sont mis à exprimer un autre type de souffrance, arrêtaient de dire j’ai mal au ventre et on commencé à dire “je n’en peux plus, je suis fatigué, j’ai l’impression que je vais m’effondrer” ou “ça fait mal” d’une autre manière. Les premières demandes sont arrivées je veux dire autour de l’expression de l’angoisse et les symptômes que les médecins n’arrivaient pas à soigner d’une autre manière, et puis au fur et à mesure, ça a évolué avec une place grandissante pour justement pour l’expression de cette souffrance et puis la reconnaissance par exemple, on a parlé beaucoup de psychotraumatisme. C’était quelque chose qui avait peu sa place, ce n’était pas abordé, il n’y avait pas le temps de parler de l’histoire des gens qui étaient là, de savoir pourquoi ils avaient ceci ou cela. Et puis le fait qu’un psy arrive comme ça dans l’équipe de la PASS ça a été l’occasion de commencer à expliquer qu’il y avait justement un parcours qui pouvait avoir une origine différente à la souffrance autre que les conditions sanitaires par exemple. Il y a une place qui a grandi autour de cette notion-là et une autre approche du soin.

C’était dans des petites conditions, là j’ai l’air de faire des grandes phrases et de dire qu’on a fait des trucs super, mais j’intervenais très peu. Le contrat c’était 6h par mois. Je faisais des journées complètes donc ça faisait 2 fois 4 heures en débordant un peu pour faire les après-midis entière et puis voilà. Quelques coups de fil, des écrits rédigés en dehors de ce temps-là. Mais ça reste sur une proportion assez réduite. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Donc aujourd’hui, il y a eu, je ne sais pas comment ça se passe maintenant depuis que la jungle a été démantelée à Calais, mais pendant un an, il y a eu un psychologue à plein temps avec une véritable volonté institutionnelle de prendre en charge la souffrance psychique, ce qui n’était pas le cas à l’époque. C’était dit mais ce n’était pas fait de façon concrète. Donc moi, je suis arrivé à un moment où il a fallu entrouvrir cette porte et puis essayer de commencer aussi à créer un autre dialogue avec des patients qui pouvaient présenter une symptomatologie plus psychiatrique, qui ne venaient pas à la PASS ou qui ne s’y retrouvaient pas et qu’il a fallu essayer de maintenir, la PASS étant un premier lieu de soin en fait. C’est la première approche du monde du soin qu’ils trouvent en France. Il y a aussi des, j’exagère un peu en disant ça, par exemple il y avait une caravane qui était faite par Médecins du Monde où on peut aussi avoir accès à un médecin, il y a des consultations qui se font.

Effectivement, il y avait la queue. Il y avait la queue pour voir le médecin. Pendant un temps, c’était un endroit où on pouvait aussi prendre une douche, donc il y avait la queue pour aller à la douche. A Calais, il y a eu deux locaux différents. Le deuxième avait des conditions d’accueil un peu meilleures mais souvent c’était… c’est quand même des conditions d’accueil qui sont assez précaires. Sur une journée type, je pense qu’il y a au moins 50 personnes qui attendent. Je crois que le médecin en était arrivé à se limiter à 30 consultations. Mais un médecin qui arrive à 15h et qui part à 17h, 30 consultations, je vous laisse imaginer ce que ça peut donner dans la possibilité d’investigation. Alors je ne dis pas que le boulot est mal fait, ce n’est pas du tout ça que je remets en cause. Il s’agissait d’agir par exemple justement sur une plaie, sur un acte de soins pour éviter que, je ne sais pas moi, il y a un truc s’infecte ou de prescrire tel type d’examen et puis on revient 2 jours après et comme ça, à coup de 5 minutes, on avance dans la démarche. Donc oui, c’était le bazar. Je pense qu’il y a pas mal de situations un peu épique. Ca va de trucs qui sont drôles et qui laissent des bons souvenirs à tout le monde, jusqu’à des choses qui sont un peu plus dramatiques où il y a eu des actes de… il y a eu de la violence, il y a dû avoir des bagarres. Je n’ai pas assisté personnellement à des bagarres, j’ai juste eu le ton qui monte un peu. Ca arrive. Donc voilà, c’est un lieu dans lequel il y a eu énormément d’animations.

Beaucoup de demandes. Des gens qui viennent avec des demandes qui dépassent largement le cadre, de ce que peut proposer le soignant. Un sentiment d’urgence permanent. Ca, c’est épuisant. Ca se ressent à tous les niveaux. Les gens qui sont là sont aussi speed alors qu’ils seraient censés… on aimerait pouvoir leur proposer de se poser un petit peu, d’être au chaud, de dire vas-y, détend-toi, le médecin va arriver, ça va aller. Non, au contraire. Ca bouge dans tous les sens, ça grouille en permanence. Les infirmiers galopent dans tous les sens. C’est épuisant. Tout le monde est mis à mal. C’est des services qui ont eu la vie dure et même si les moyens ont évolué progressivement, à mon avis, ils n’ont jamais évolué aussi vite que le nombre de demandes qui leur étaient adressées. Il y a eu des recrutements d’infirmiers. Au début il y avait un infirmier qui était présent avec 30 personnes qu’il fallait accueillir. Il faut créer un dossier médical, il faut faire les prescriptions, il faut… c’est la course perpétuelle.

Quand la guerre en Syrie a pris une importance… à ce point, il y a eu évidemment beaucoup plus de syriens qui sont arrivés alors qu’avant, ce n’était pas eux qui étaient présents. La demande qui m’est adressée, c’est curieux mais elle dépendait souvent de la personne qui était capable de traduire à mes côtés. C’est-à-dire que quand il y a un interprète qui parlait farci, je voyais des gens qui venaient d’Afghanistan, qui venaient de pays alentours. Et puis, s’il y a quelqu’un qui est arabophone. Je voyais des gens qui venaient d’autres pays et il y a une demande qui se créait au fur et à mesure. Il suffit qu’à un moment donné, ça se passe plutôt bien avec une personne et puis il va faire le relais auprès de certains de ses compatriotes et ils vont venir plus en nombre à ce moment-là parce qu’on leur a dit qu’à la PASS il y avait quelqu’un qui pouvait les aider, qu’il avait fait ça. Donc ça va ramener plus de monde à ce moment-là.

Sandra : Est-ce que vous avez vu des actions de prévention de VIH ? Est-ce que lors de vos consultations peut-être, vous étiez amenés à parler de VIH ? Est-ce que vous avez remarqué qu’il y a eu des gens qui ont appris leur séropositivité pendant ce passage à Calais ?

Richard Fusil : Au niveau des moyens mis à disposition, il y a le classique pot rempli de préservatifs qui est sur le bureau, quelques affichages. Je pense qu’il y a eu l’effort aussi d’essayer de traduire ce qui pouvait être écrit sur l’affichage à côté avec des petits papiers qui sont rajoutés au scotch. Donc il y avait une volonté d’informer. Quand il s’agit de l’annonce de diagnostic, je sais, j’ai croisé des gens à qui on venait d’annoncer le truc ou à qui on remettait l’enveloppe et avec ou sans explication, je pense que ça dépend beaucoup des possibilités du moment, du contexte parce que l’infirmier va être disponible à ce moment-là ou est-ce qu’il y aura dix personnes furieuses dans le bureau et avec un truc à gérer, enfin… c’est souvent passé comme ça, beaucoup trop… en fonction des possibilités du moment. On m’a déjà dit par exemple bah tiens, lui tu devrais le voir, on lui a annoncé un VIH il y a quelques jours. Soit je vais vers lui et je me présente et je lui demande s’il veut qu’on se rencontre. En général, il y avait des refus. Beaucoup d’hommes, j’insiste là-dessus, beaucoup d’hommes à la PASS parce que c’était quand même assez difficile de venir, justement parce qu’il y a beaucoup de monde, ça peut être assez impressionnant de trouver sa place dans ce monde-là. Donc non, pas de choses réellement mises en place. Moi, je suis certainement passé à côté aussi sans me dire bah tiens c’est ça aussi qu’il faut faire à ce moment-là. Il faut essayer de mettre en place quelque chose, il faut que j’ai les moyens de repérer systématiquement quand il y a eu des annonces diagnostics ou de sensibiliser au fait qu’on peut proposer un groupe. J’avoue ne pas avoir procéder comme ça. Je n’ai pas mis ça en place. Et donc non, c’était quelque chose qui était fait de façon, à mon avis, assez brutale, même si quand on peut, j’imagine que l’infirmier ou le médecin va essayer de prendre 5 minutes pour essayer d’expliquer ce qui se passe mais on n’ouvrait jamais la porte pour en reparler derrière.

A la PASS, ce n’est vraiment pas un lieu dans lequel on pouvait se poser. Il n’y avait pas le temps pour. C’était la course en permanence. Une situation et on n’a pas le temps de penser. Ce qui a été fait et ce qui reste à faire, il est extrêmement difficile de sortir de ça. Alors aujourd’hui, je ne sais pas comment ils ont fait évoluer la pratique, mais c’était certainement l’un des gros point noir de la PASS parce que ce n’était pas à chaque fois une fracture à soigner. Il y avait certaines maladies, des cancers qui ont été dépistés, des choses comme ça qui amènent, qui ont un impact très fort au moment de l’annonce du diagnostic et qui change la vie pour les mois et les années à venir.

Fin de l’enregistrement.

Sandra : C’était Richard, qui est psychologue, qui a travaillé dans la PASS de Calais, comme vous l’avez entendu, pendant qu’il y avait encore la jungle de Calais. Un témoignage très intéressant. Il m’avait parlé en off et je lui ai dit mais il faut que vous racontiez cette histoire parce que c’est extrêmement important, pour faire entendre les besoins de la PASS, parce que ce n’est pas évident. Les soignants qui travaillent là-dedans, qui rencontrent tous les jours des personnes qui vivent dans la précarité, ce n’est pas évident. Je sais que ce n’est pas pareil dans tous les hôpitaux. Il y a des PASS où il y a plus de monde. En tout cas, il y a encore des choses à améliorer… faut faire remonter les problèmes quoi.

Alexandre : Déjà que le sujet de l’annonce, la question de l’annonce, quelle que soit la maladie est particulièrement complexe, si c’est en plus dans un lieu où tout le monde court partout, ça doit être encore plus difficile à gérer je pense. Je ne sais pas ce que vous en pensez dans l’équipe ?

Mohamed : Si. Ceci dit, ils ont du mérite ces gens-là, qui accompagnent les migrants comme ça, sur des soins et des démarches administratives.

Alexandre : Ca m’impressionne déjà, s’il a travaillé de 2013 à 2015, ça m’impressionne de pouvoir tenir 2 ans dans un tel contexte, ça doit être très éprouvant au niveau des nerfs je pense.

Mohamed : Il l’ a dit lui-même, il a reconnu que parfois ça allait presqu’en venir aux mains...

Christian : Moi, je me sens vraiment meurtri, très concerné. Voyez-vous, ce que ce monsieur dit est vraiment très réel. Il faut le saluer. Moi je pense qu’en France, la sécurité sociale française est l’une des meilleures sécurité sociale qui existe dans le monde. Voyez-vous, quand je n’avais que fait un mois ici, j’étais à la Pitié-Salpêtrière où après un certain nombre de bilans bien approfondis qu’on m’a fait, il fallait maintenant avoir des médicaments de soins. Je n’avais pas l’AME, j’étais là, errant. Mais on m’a donné un papier, j’ai vu la PASS et je suis allé avec ça avec la pharmacie, j’ai eu droit aux médicaments ! J’ai eu droits aux médicaments avec ce bout de papier ! C’est extraordinaire ! Je suis un témoignage vivant de cette histoire. J’ai vécu ça de bout en bout.

Alexandre : Merci Christian pour ton expérience.

Transcription : Sandra JEAN-PIERRE