Rubrique culturelle : « Danser, penser et faire » avec Massilia Sound System

, par Sandra

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Papet J au studio radio FPP en 2014 pour l’émission Party Time
Rubrique culturelle : « Danser, penser et faire » avec Massilia Sound System

Sandra : Au téléphone Papet J

Yann : Bonjour, c’est Yann, je suis ravi de t’entendre. Merci d’avoir honoré la promesse. Je ne sais où tu te trouves.

Papet J : A Marseille.

Yann : D’accord, tu as moins de soleil que nous parce qu’ici (à Paris) ça cogne, je peux te le dire ! (rires). Dis-moi Papet, plusieurs choses. Je sais que sur les réseaux sociaux et aussi avec 30 années de concerts que vous faites, j’avais envie de mettre un petit accent sur ta création en dehors de Massilia, tu es à ton deuxième opus il me semble ?

Papet J : Oui, je ne fais pas beaucoup de disques. Pas beaucoup d’albums.

Yann : Est-ce que c’est dû à la lenteur marseillaise ? (rires)

Papet J : Non, ce n’est pas ça. En fait c’est mon 3ème opus en dehors de Massilia puisqu’en j’en ai fait un avec mon ami qui s’appelle Rit. Mais voilà, c’est au hasard des rencontres. Je fais aussi des disques et je fais des chansons. Je ne fais pas des albums. De temps en temps, il se trouve qu’il y en a une douzaine qui vont ensemble ou un partenaire avec qui j’ai interprété ou une bande de musiciens avec qui j’ai joué, ça donne un album. Mais moi, je travaille des chansons.

Yann : Dans les quartiers, tu as ramené un petit peu le sound system ?

Papet J : Oh, dans les quartiers un peu partout, avec ma petite sono, quand on m’invite, voilà, je pars avec 2, 3 potes,on pose une sono et puis on fait la fête. Tu sais, dans les quartiers, le problème, c’est que le ragga muffin, n’est pas super bien perçu encore. On est resté très rap et le rap actuel. Le souci, c’est que dans les quartiers, c’est un peu un fantasme de penser que le sound system est rentré dans les quartiers, ce n’est pas vrai.

Yann : Plus dans le quartier peut-être de la Belle de Mai où toi tu habites ?

Papet J : Oui, parce que voilà, j’ai mes petites habitudes, il y a un public dans des endroits qui me sont familiers, j’arrive à poser mon son. Mais après, je voulais rebondir, le reggae, marche plus dans les villages que dans les quartiers en zone urbaine.

Yann : Tu sais que nous on milite. FPP, je sais que tu connais depuis longtemps, on pu revoir avec plaisir le flow que tu as balancé sur FPP, mais je voulais savoir si vous aviez déjà écrit une chanson autour de, parce que tu es d’une génération qui malheureusement a dû perdre un nombre énorme comme moi d’amis, peut-être de membres de famille et tout ça, donc je voulais dire cette sensibilité par rapport à l’hécatombe du VIH, du sida, est-ce que vous l’avez déjà traité en chanson ?

Papet J : En impro oui, avec un truc qui disait “en amour tout permis sauf se de se refiler une sale maladie”, voilà, un truc comme ça.

Yann : Ca parle bien. Ca rappelle de mettre la capote même si on sait que c’est difficile à dire. Et alors cette passion du carnaval qui est un art populaire, ça vient d’où, de l’enfance ? Parce que tu es d’origine, j’ai peur de dire une connerie, mais est-ce que tu es d’origine italienne ?

Papet J : Oui, je suis d’origine italienne, j’ai la passion du carnaval. C’est vrai que ça fait quelques années que je n’ai pas pratiqué vraiment. Il se trouve que dans mon quartier, c’est là où je le faisais plus volontiers, parce que ça avait un sens particulier, ça prenait tout son sens. Et je travaillais notamment avec un grand ami qui nous a quitté il y a 2 ans. C’était un grand artiste avec qui on partageait cette passion et on fabriquait un char, on travaillait avec les enfants du quartier. Pour moi, le carnaval, c’est vraiment quelque chose de populaire. Ca s’adresse aux enfants mais aussi beaucoup aux adultes et toute la philosophie qu’il y a derrière, c’est le seul jour dans l’année où on met le monde à l’envers où on brise toutes les barrières, tous les tabous où on explose de joie. A l’époque ça servait aussi d’exutoire, toutes les frustrations. Au Moyen-Age, ils foutaient le feu dans les châteaux, les mecs. C’était une journée où tout était permis. Il était permis de rêver qu’on était égaux.

Yann : Libertad, libertad.

Papet J : C’est quelque chose qui m’est resté. Je ne désespère pas un jour de recommencer cette pratique-là, mais peut-être dans un autre contexte. Dans un contexte plus global, moins urbain, parce que c’est vrai qu’à un moment donné la ville est devenu aujourd’hui un endroit où il est difficile de faire des choses dans l’espace public, c’est devenu très compliqué pour des raisons de sécurité, des gens aussi qui s’ennuient...

Yann : De la liberté d’expression tout simplement parfois…

Papet J : Aussi et puis l’individualisme qui devient de plus en plus en fort je trouve au sein des villes.

Yann : On va écouter un petit son que tu as fait.

Diffusion du titre “reggae vocation” de Papet J

Yann : Romano style c’est ça ?

Papet J : Rub a dub style, oui, c’est ce que nous faisons. Cette manière de jouer le reggae pour danser à deux notamment aussi.

Yann : Qu’est-ce qu’on s’éclate au concert de Massilia, je peux te dire ! Le cabaret sauvage, j’ai fait Nice, et Dieu sait si c’est une ville sinistrée mais du coup ça nous amène tellement plaisir quand vous êtes là ! Je conseille à tous les auditeurs, auditrices qui n’ont pas mis une oreille et qui n’ont pas bougé leur fion pour aller voir Massilia en concert, Massilia aussi, c’est à peu près ça

Diffusion d’un titre de Massilia Sound System

Yann : Une dernière petite question, c’est quoi ton concept, les balètis ?

Papet J : C’est le bal.

Yann : Ah voilà, c’est ce que j’entendais dans balèti. Un petit bal à la napolitaine ou ?

Papet J : Nous, on appelle ça ragga balèti. On a pas trouvé pour traduire sound system en français. Il n’y a pas de mot intéressant. Donc on a trouvé ragga balèti. Balèti ragga muffin. Ca, c’est ce que je pratique tout seul en dehors de Massilia. Soit avec mes potes dans le truc que j’ai écrit qui s’appelle les dj du soleil, beaucoup d’artistes, des amis, c’est un staff qui augmente comme ça, c’est un collectif.

Yann : Qui te permet aussi de mettre en place dans n’importe quelle ville du monde où tu passes ?

Papet J : Voilà, je suis tout seul effectivement, aujourd’hui je joue avec Selecta moi-même, je m’appelle comme ça, puisque je suis tout seul. Je mets mes effets, je chante seul, je sélecte aussi un peu pas mal de musiques que j’aime et ça, c’est un truc que j’ai démarré dans le cadre des apéros du Papet. J’en fait toujours, chaque année, notamment aux beaux jours, sur les terrasses et tout ça. Cette année, je travaille sur un nouveau concept d’un one man show…

Yann  : Fais gaffe, tu vas devenir maire de Marseille ! (rires)

Papet J : Non (rires). A partir de la rentrée prochaine, août-septembre, je pense pouvoir proposer ça, Pajet J tout seul en scène avec mon petit système et un nouveau spectacle que je suis en train de travailler.

Yann : Crois-moi qu’on sera là et je tiens aussi à remercier la ville de Marseille qui diffuse l’émission Vivre avec le VIH, je pense à Diva FM sur 101.8 à Marseille, et l’excellente Fréquence Nautique à la Ciotat 107 FM, le dimanche de 23h à 00h. Papet J, j’ai envie de te dire mille mercis. Tu peux nous rappeler les dates qui va avoir ? Je sais que malheureusement nous, parisiens, il y a eu la fermeture administrative du lieu qui devait vous recevoir à la Villette. Je ne pense pas qu’il y a encore de date prévue pour Paris ?

Papet J : Non, peut-être que cette date annulée se fera finalement au printemps. Pour le moment on termine la tournée sur 5 ou 6 dates jusqu’au 26. Le week-end prochain nous sommes au Bikini à Toulouse. Vendredi à Limoges avec pléthore d’autres artistes…

Yann : Je pense que pour les parisiens le plus près c’est Auxerre ?

Papet J : Voilà, ce sera Auxerre. On sera à Biarritz aussi. Je crois que c’est plein partout. Donc ça fait plaisir. On a fait de très belles dates sur tout l’automne avec des salles archi pleines. Très belle ambiance donc ça me fait chaud au coeur de voir que des gens ne nous oublient pas. Et puis cette tournée n’est pas la dernière puisque nous nous retrouverons à partir du mois de mai, mai-juillet, pour une tournée estivale.

Yann : C’est génial. Je t’embrasse très fort.

Sandra : Il y a Christian qui voulait poser une question je crois…

Yann : Et je dois absolument t’embrasser de la part de Loïc, mon neveu qui habite Nice, qui a dû vous voir 15 ou 30 fois. Ca c’est fait. Je te laisse la parole Christian.

Christian : Vous chantez déjà très bien, ça me fait penser à MC Hammer. Est-ce que vous voulez comme ça faire naitre le ragga ou alors, si je comprends bien, vous êtes plus reggae ou ragga ? Vous faites les deux à la fois ?

Papet J : Oui, après, il faut se méfier des mots, du sens qu’on leur a mis dedans. Aujourd’hui, ce qu’on appelle ragga, c’est plutôt le dancehall, le machin où ça parle des filles, pas toujours en très bons termes d’ailleurs, ce n’est pas toujours très joli ce que j’entends dans les lyrics jamaïcain notamment, avec ce côté très énervé. A la base, c’est un petit peu, effectivement le côté dancehall, qui avait une autre couleur dans les années 80-90, avec un ragga muffin qui était un reggae digital. D’ailleurs j’y reviens. Tout ce que je fais à partir de maintenant sur mon dernier album j’étais plus new roots avec des musiciens mais là je vais travailler beaucoup plus à nouveau sur le digital, mes premières amours. C’est un ragga muffin, c’est-à-dire, cet hommage un petit peu aux gens de la rue, qui se sont emparés d’un micro et qui ont fait la fête entre eux parce qu’ils n’avaient pas d’argent pour aller aux concerts, le sound system est né comme ça, avec des textes qui défendent des valeurs humaines, de la convivialité, la chaleur, le partage de la communauté au sens bien pensé. Voilà ce qu’on a envie de dire à travers le mot ragga. C’est ça qu’il faut entendre.

Yann : Est-ce que tu es d’accord pour dire avec moi que Massilia, tout votre bande, d’abord sur Marseille, vous êtes un peu les revendicateurs de ne vous laissez pas faire, prenez les choses en main. Vous êtes aussi les troubadours pour moi de la méditerranée et du monde. C’est une résistance joyeuse qui date depuis, ça fait 12 albums là sur Massilia ?

Papet J : Oui, au moins.

Yann : Je pense aussi, parce qu’on a perdu des personnes de Massilia donc je pense au magnifique guitariste Blù ou au clavier de Janvié. Sans oublier, rappelle-moi, parce qu’après vous avez monté Moussu T. Qui est dans le flow avec toi déjà ?

Papet J : Il y a toujours Moussu T et Gari Gréù. Lux B nous a quitté…

Yann : Il y a Tatou ?

Papet J : Oui. On est toujours là. Kayalik aux platines.

Yann : Et j’aime cette devise que vous dites toujours, c’est danser, penser et faire.

Papet J : Oui, bien sûr. Ca va ensemble. Dès le départ, on a dit que ce qui nous plaisait dans le sound system et le ragga muffin justement, c’était ce côté un peu journaliste, bonimenteur presque qu’on peut avoir. C’est de provoquer une danse consciente. Faire danser les gens parce que les rythmes sont chauds et à la fois les paroles sont là pour faire réfléchir à quelque chose. Tu disais, tourner vers le monde. Oui, grâce à notre langue aussi, quelque chose qui fait notre différence mais à la fois différence ça ne veut pas dire à côté des autres. Ca veut dire en dialogue avec les autres. Avec les autres langues du monde.

Yann : Vous sentiez déjà, il y a 30 ans, la peur de la mondialisation ?

Papet J : On n’a jamais eu peur de la mondialisation. La mondialisation a des effets très intéressants, bénéfiques. C’est la globalisation qui est un problème.

Yann : Tu as raison, faut bien faire la différence.

Papet J : Je défends le fait que nous dialoguons culture à culture, directement, sans passer par les centres qui nous imposent, pensée unique, cet espèce de dictature médiatique à laquelle on assiste actuellement, qui est dangereuse selon moi, qui fait et défait les sujets en 5 minutes. Tout feu, tout flamme pendant 5 minutes et puis on n’en parlera plus pendant des années, tout ça pour des phénomènes de mode qui sont finalement éphémères et qui ne servent à rien.

Sandra : Mohamed, je sais que tu aimes beaucoup Massilia Sound System…

Mohamed : Je les connais depuis longtemps et j’apprécie bien ce que fait Papet J, c’est très sympa, parce que ça s’occupe des jeunes dans les quartiers et tout. C’est ça que j’apprécie. Nous, on est issu des milieux assez difficiles et je constate aussi qu’il y a entièrement raison, c’est dommage qu’actuellement il y ait le plan sécurité, d’urgence, qui freine un peu toutes ces actions. C’est un peu gênant. Sinon, courage, je t’encourage et c’est bien ce que tu fais. Allez l’OM !

Papet J : Merci !

Yann : On s’en fout du foot !

Papet J : Tu parlais de travailler dans les quartiers, c’est vrai que depuis ces dernières années, c’est un petit peu oublié. Les politiques se rendent comptent qu’il faut à nouveau s’adresser aux jeunes, les motiver sur quelque chose et que ça vienne d’eux. C’est vrai que je recommence bientôt à retravailler auprès des jeunes et j’en suis heureux. Dans les collèges j’interviens, en milieu rural aussi.

Yann : Je t’enverrai un petit mail pour t’envoyer un petit peu les documentations sur notre association. Et si un jour tu veux qu’il y ait des personnes séropositives qui viennent témoigner, sans que ce soit plombant, parce qu’on a toujours aussi en tête qu’en 30 ans de VIH, il n’y a pas de maladie où la science a autant évolué, on peut faire des gamins et il y a quand même des belles choses qui se sont passées. Donc si un jour tu veux avoir une image comme ça des séropositifs qui aiment la vie, tu nous fais appel et on viendra à Marseille faire une petite action.

Papet J : Très volontiers. Je peux aussi relayer ce genre d’initiatives qui me sont pour moi essentielles parce que ça reste de l’humain envers l’humain et quelque soit ses conditions d’existence, il faut qu’on soit ensemble.

Yann : C’est ce qui se passe quand on va dans les collèges et lycées, les gamins sont très réceptifs à notre prévention, beaucoup plus que si on leur sort des capotes et des trucs comme ça.

Transcription : Sandra JEAN-PIERRE