« Portraits de VI(H)ES » : Ida, 62 ans, séropositive depuis 2006

, par Sandra

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A lire dans le livre « Portraits de vies » aux éditions du Cherche Midi
Portraits de VI(H)ES : Ida, 62 ans, séropositive depuis 2006

Sandra : De retour à l’émission Vivre avec le VIH, vous êtes avec Christian, Mohamed et moi-même. Nous continuons la lecture de témoignages que vous pouvez retrouver dans le livre “Portraits de vies”. Un beau livre aux éditions du Cherche Midi. Là, je vais vous lire une partie du témoignage d’Ida, 62 ans, séropositive depuis 2006.

Pour Ida, il faut sans cesse rester sur ses gardes. Se cacher. De son clan, sa famille. “C’est impossible de dire. On est obligé de garder le secret, car ça dit beaucoup de méchancetés dans notre communauté. Les racontars, les racontars, ça n’arrête pas. Le VIH est encore vu comme une mauvaise maladie, une maladie de la honte”.

Ida est arrivé en France en 2012. Elle avait hésité longtemps avant d’aller rejoindre sa fille Angèle, la seule des enfants à s’être installée en France. Angèle la réclamait, elle avait besoin d’aide avec ses enfants. Mais Ida ne pouvait s’y résoudre. Elle savait depuis 6 ans qu’elle était séropositive, elle était parfois malade. Elle n’avait toujours rien dit à Angèle, n’avait pas l’intention de lui parler. Partir ? Evangéline, sa cadette, à Abidjan, la seule qui savait, l’a convaincue : elle serait mieux soignée à Paris. “Il y avait souvent des ruptures d stock. Les médicaments ? Il fallait faire mille gymnastiques pour en avoir.” En 2012, Ida arrive donc en France et s’installe chez sa fille et son gendre. “J’étais complètement perdue. Je ne savais même pas où aller pour me faire soigner et je ne pouvais rien demander à ma fille” Ida sait déjà qu’elle va vivre avec le secret. “Ils sont fermés sur la question du VIH, ma fille et son mari”. Un jour, à la télévision était évoquée la Journée mondiale de lutte contre le sida. Le mari d’Angèle s’exclame : “Y a pas d’autre solution ! Si on veut supprimer l’épidémie, il faut tuer tous ceux qui ont le sida !”.

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Cacher les médicaments. Cacher la fatigue, et l’angoisse, souvent. Heureusement, les comprimés sont discrets, il n’y a qu’une prise par jour. Comme beaucoup de femmes obligés de se taire, il faut enlever la boite, au nom trop reconnaissable, et ne garder que la plaquette. Ida, elle, dissimule les comprimés en les enroulant dans un bout de papier et les glisse dans sa trousse de toilette.

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Se cacher, pour elle, est aussi une question de survie. “Une de mes amies, elle habitait comme moi chez sa fille. Quand la fille a appris, elle a chassé sa propre mère de son toit. Mon amie s’est retrouvée à la rue. Les enfants, quand ils partent en France, ils changent, ils deviennent individualistes”.

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La guerre en Côte d’Ivoire qui survient en 2010 rend les soins hasardeux. “Le plus dur, c’est quand on a dû rester enfermés trois mois, à cause du conflit. Je sentais mon état se dégrader, mais il fallait tenir. Au bout d’un certain temps, j’ai pu aller voir un médecin, faire un bilan. Et quand je suis rentrée à la maison, ma fille Evangéline a vu le papier”. Elle posera la question qu’Ida ne veut pas entendre : “Mais comment, maman ? Tu n’étais avec personne, et papa est mort en 1998”. Silence entre la mère et la fille. Ida, en 2010, n’a pas répondu. Ida, en 2017, ne dit rien non plus.

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La prochaine fois qu’elle ira en Afrique, elle parlera à ses enfants. Elle y pense, souvent. “Je voudrais les voir tous les trois. Comme Evangéline est déjà au courant, elle saura les rassurer. Je veux qu’eux ils sachent”.

Texte écrit par Dohan Bui

Sandra : Voilà, une partie du témoignage d’Ida, 62 ans, séropositive depuis 2006. Qu’avez-vous à dire Christian et Mohamed ?

Christian : Ce qui m’a touché dans ça, c’est décider de tuer tous les séropositifs…

Sandra : C’est violent.

Christian : Oui, c’est très violent. A l’époque de feu Mobutu, il avait pensé que l’ultime solution pour mettre fin à la lèpre était de tuer, de regrouper tous les lépreux quelque part et de les tuer. Ce n’est pas la solution. Il y a des pays où quand je venais, j’ai traversé certains pays où il suffisait de dire que tu es séropositif, qu’on t’injecte un truc et tu disparais, parce que là-bas pour eux, le sida n’existe pas, ça ne doit pas exister. Vous avez certains pays comme la Guinée qui refuse aussi le sida carrément et là-bas on n’utilise même pas, ils ne veulent pas entendre parler du préservatif. C’est toujours bien de revenir sur certains témoignages parce que ça décrit un certain nombre de maux.

Mohamed : C’est toujours un peu délicat parce qu’elle a connu quand même pas mal de contraintes, cacher le traitement, il n’y pas les soins effectifs en Côte d’Ivoire, et maintenant qu’elle a décidé de sauter le pas, d’essayer d’avancer, je crois qu’elle a moins de craintes à avoir et qu’elle pense à se faire soigner d’abord, dans un premier temps et ensuite elle pensera comment elle envisagera à le dire à ses enfants. Mais pour l’instant la priorité c’est de soigner. Elle a fait tout ça pour arriver en France et pouvoir bénéficier des soins, qu’elle reste là et qu’elle se soigne, tout simplement.

Christian : Et puis la question que lui pose une de ses filles “Papa a disparu…”

Mohamed : Oui, mais même si elle a eu des rapports… maintenant faut te soigner, c’est tout. T’es VIH, t’es VIH. Ta fille, elle sait très bien qu’il faut des rapports sexuels pour avoir… Bah oui ! On ne joue pas à la poupée ! Je ne sais pas, faut être censé ! Elle a 65 ans, attends, faut arrêter. Tu lui dis, j’ai le VIH, j’ai rencontré quelqu’un, j’ai le VIH et c’est tout. Maintenant faut que je me soigne.

Sandra : Parfois il y a des sujets délicats à aborder, l’intimité…

Mohamed : Son gendre qui dit ça, mais qu’elle se batte, qu’elle passe au-dessus de ça ! Elle a fait 8000 km pour entendre ça ?! Pour ne pas se faire soigner ?!

Sandra : Elle se fait soigner.

Mohamed : Elle se fait soigner dans la crainte, elle a peur.

Sandra : Je comprends que ça te révolte ce genre de comportements, des gens qui disent qu’il faut tuer…

Mohamed : Le VIH est tombé du ciel ! C’est venu comme ça ?

Sandra : Calme-toi Mohamed.

Christian : Avec les enfants, il faut être très sensible. Par exemple, nous autres migrants qui sommes là, si j’ai un enfant aujourd’hui, je serai très content. Mais le problème c’est qu’à un moment quand l’enfant grandit… “Papa, comment tu m’as eu ?”. L’enfant te posera des questions…

Mohamed : Mais la priorité c’est les soins.

Sandra : Ida, en tout cas, là j’ai pris un morceau de son témoignage, je vous invite à lire tout, comme ça vous comprendrez davantage son histoire. Mais en tout cas, elle a la volonté d’annoncer sa séropositivité à ses enfants, de prendre un temps, d’expliquer ce qui s’est passé et de faire de la prévention auprès de ses enfants. Ca, c’est super. Je l’encourage et je la trouve très courageuse parce qu’il y a encore des idées reçues, son gendre qui dit qu’il faudrait tuer tous les séropositifs pour que le VIH disparaisse… Elle prend le risque aussi d’être viré par sa fille. Elle a quand même une amie qui a été mise à la porte par sa propre fille.

Mohamed : Comme le cas d’avant, l’autre en plein cimetière, il vient lui dire ça. T’as trouvé que ce moment-là pour me dire que tu es VIH ? Non mais franchement ! T’as vu où on va Sandra ?! Mais c’est bien, ces gens témoignent, ils sont francs, ils sont honnêtes.

Sandra : T’es révolté Mohamed.

Mohamed : Non, pas du tout.

Sandra : Tu commences l’année 2018 en mode révolte.

Mohamed : Je suis VIH, tu me dis comment je l’ai eu ? Faut arrêter.

Sandra : Ca t’énerve ce genre de questions.

Mohamed : Bah oui, c’est bête !

Sandra : Sur ce, on va se quitter. C’est la fin de l’émission. Je vous remercie pour votre fidélité. N’hésitez pas à acheter votre livre “Portraits de vies” aux éditions Cherche Midi, réalisé par ELCS et puis vous pouvez le lire au Comité des familles. Si vous ne pouvez pas, vous l’achetez.

Transcription : Sandra JEAN-PIERRE