Yann, séropositif depuis 30 ans : « Aujourd’hui, j’ai une très bonne santé sexuelle »

, par Sandra

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Yann, Bruno et Patrick Papazian
Yann, séropositif depuis 30 ans : « Aujourd’hui, j’ai une très bonne santé sexuelle »

Patrick Papazian : En quelques mots, moi je suis médecin de formation, sexologue. Donc j’ai suivi une formation de 3 ans complémentaire à ma formation médicale pour pouvoir aborder des questions de sexualité et j’ai fait le choix de consacrer quasiment 100% de mon activité de sexologue aux personnes qui vivent avec le VIH ou une hépatite. Et ce que je fais dans le cadre du service de maladies infectieuses de l’hôpital Bichat depuis bientôt 3 ans.

Sandra : Vous avez participé à la soirée COREVIH Ile-de-France Nord, qui avait pour thème la santé sexuelle des personnes vivant avec le VIH. C’était le 18 juin, à Paris. La santé sexuelle, ce n’est pas la première fois que nous en parlons, cela a été évoqué notamment avec les sexologues Jacques Waynberg et Antigone Charalambous. Mais il y a sûrement des nouveaux auditeurs, alors pour eux, pouvez-vous définir ce qu’est la santé sexuelle ?

Patrick Papazian : Je vais peut-être un peu provoquer. On va commencer fort, déjà je n’aime pas l’expression « santé sexuelle ». Je me permets de le dire parce qu’on est entre gens de bonne compagnie, on est entre nous. Ca sent la javel la « santé sexuelle ». J’aime bien parler de sexualité, de sexe, tout simplement. « Santé sexuelle » c’est très médical comme concept.

Sandra : Ah parce que moi, on m’a dit, attention, sexe et sexualité ce n’est pas pareil donc « santé sexuelle » ça regroupe tout. Donc c’est pour ça, je me suis mis à la mode quoi ! (rires)

Patrick Papazian : Tu es très à la mode Sandra ! Il n’y a pas de problème (rires). Mais c’est vrai que lorsque je sais que j’ai des personnes qui sont capables de l’entendre, j’aime mieux parler de sexualité parce que c’est plus simple. C’est vrai que c’est dans un cadre médical. Je suis médecin, c’est pour en parler dans un certain cadre avec évidemment certaines précautions. On n’est pas là pour faire la rubrique de « Biba » ou de je ne sais quel magazine, on va vraiment essayer de faire en sorte que les choses aillent mieux pour la personne que j’ai en face de moi. Mais je préfère parler de sexualité parce que c’est tellement vaste la sexualité. Ce n’est pas que la santé et je ne crois pas qu’on puisse la réduire à une notion purement médicale. Mais c’est ma conviction et j’ai des débats régulièrement avec mes collègues là-dessus.

Sandra : D’accord. Sur le site du COREVIH Ile-de-France Nord, vous avez déclaré ceci : « Oui, les personnes vivant avec le VIH et/ou une hépatite virale sont en mauvaise santé sexuelle ». Avant de commenter cette phrase, Yann, es-tu d’accord avec cette affirmation ?

Yann : Je suis d’accord parce que j’en avais déjà parlé comme quoi il y a eu dans le cursus d’un séropositif qui est traité depuis, pour mon cas, presque 30 ans. Effectivement, des hauts et des bas, avec parfois des prises de gingembre, de produits qui peuvent stimuler, qui peuvent aider mentalement et tout ça. Après, je ne cache pas qu’il y a tellement la santé, on dit sexuelle, mais, la santé, rien que le mot est difficile à expliquer, qu’est-ce que représente pour chaque individu la santé ? On va penser immédiatement à une santé physique, mais, elle englobe je pense tellement de choses, la vie sociale, le contact avec les autres, le travail. Après, il suffit qu’il y ait des petites parties de cette vie-là qui ne fonctionnent pas, et le mental qui joue sur la sexualité, une perte de confiance, les traitements par-dessus, effectivement le cursus d’une personne séropositive peut avoir des hauts et des bas. Pour répondre aujourd’hui moi, je suis en, peut-être c’est le diable ou les 50 ans qui font, je pense que j’ai une très bonne santé sexuelle. À quoi je la juge ? Peut-être c’est un petit peu comme la nourriture, plus on le fait, plus on a envie de le faire. Et après, l’amour se fait à deux donc il faut trouver la bonne personne pour faire cette chimie merveilleuse. Donc, ai-je bien répondu ?

Sandra : Mais c’est ta vie ! Il n’y a pas de bonne ou mauvaise réponse.

Yann : C’est là où c’est tout à mon honneur de pouvoir déclarer honnêtement, je suis… il n’y en a pas beaucoup, je peux vous le dire, notamment même quand on fait des réunions au Comité des familles, entre garçons, car il y a après chaque repas de l’amitié, les Grandes sœurs qui se réunissent, et nous entre papas ou entre célibataires, on a des moments comme ça. J’ai été un des seul à pouvoir en parler. Les autres n’ont jamais eu aucun souci sexuel !

Sandra : Ah ! Tu penses que c’est hypocrite ? Vu la façon dont tu le dis…

Yann : Bah oui parce que… je ne juge pas, je dis simplement que c’est un sujet tellement difficile, peut-être encore plus pour les hommes d’en parler, que voilà, je me trouve assez couillu d’en parler.

Sandra : Patrick Papazian, cette phrase que vous avez dite, « oui les personnes séropositives ont une mauvaise santé sexuelle », c’est pour provoquer encore une fois ?

Patrick Papazian : Toujours ! Vous avez compris que c’était mon dada. Non, mais pas que. On a des chiffres. Peu de chiffres, mais on a des chiffres qui nous disent qu’aujourd’hui, et c’est dans le rapport Morlat, donc un peu la bible de prise en charge des personnes qui vivent avec le VIH. On sait qu’en un peu moins de 10 ans, on a un recul du nombre de personnes qui vivent avec le VIH, qui déclarent avoir une activité sexuelle. On est passé de 78 à 71%. Donc on a perdu 7% en cours de route de personnes qui ont une activité sexuelle. Donc du coup, ça on le sait, c’est une donnée objective. Le plus inquiétant, c’est quand on compare à la population générale, on est à -20% donc dans toutes les études, de manière à peu près stable, on a 9 personnes sur 10 qui déclarent avoir eu une activité sexuelle dans l’année écoulée. On est à 7/10 lorsqu’on parle de personnes qui vivent avec le VIH. Donc si on regarde des données sur les grandes masses, des données épidémiologiques, on sait qu’il y a un problème. Après au niveau individuel, évidemment qu’il y a des gens qui s’éclatent sexuellement et qui vivent avec le VIH et d’autres choses et c’est très bien comme ça. Et le but n’est pas de dire que tout le monde va mal. C’est simplement de pouvoir libérer la parole. La journée dont vous parliez, c’était le 18 juin. Pour moi, c’était un peu l’appel du 18 juin. Si ça ne va pas dans votre vie sexuelle, parlez-en à des associations, à des médecins, à des personnes qui sont capables de vous apporter une aide un peu spécifique, tout simplement.

Sandra : « Et votre santé sexuelle, comment ça va ? » C’est vraiment de cette manière que vous abordez ce sujet avec vos patients ?

Patrick Papazian : Oui, ça peut être une bonne façon de l’aborder, et c’est vrai que dans ces cas-là, non seulement je suis provoque, mais j’aime bien me contredire, j’aime bien utiliser la santé sexuelle dans ce cadre-là, pour mettre la personne à l’aise et selon la manière dont la conversation avance, après on va aller plus sur la sexualité de manière plus générale. Mais ça peut être une très bonne façon de poser la question, « et vous êtes où avec votre santé sexuelle ? Comment ça va ? ». Ça ouvre le dialogue et on voit comment la personne réagit.

Sandra : Et là je me dis que les auditeurs veulent savoir où vous donnez vos consultations ?

Patrick Papazian : Au 3ème sous-sol d’un bar glauque (rires). Non, non, je les donne à l’hôpital Bichat, au box numéro 5 du service de maladies infectieuses et tropicales du professeur Yazdanpanah, le vendredi après-midi. Vous pouvez venir même si vous n’avez pas rendez-vous, il n’y a pas de souci, c’est open, on se débrouillera.

Sandra : Il y a un numéro ?

Patrick Papazian : Il y a un numéro que je n’ai évidemment pas en tête.

Sandra : Alala ! (rires). On le mettra sur le site comitedesfamilles.net, il n’y a pas de problème.

Pour prendre un rendez-vous avec le sexologue Patrick Papazian, appeler le 01 40 25 88 92

Bruno : Juste pour rebondir, c’est vrai que ce qui est important pour moi, en tant que personne concernée, membre du Comité des familles, c’est vrai que, comme disait Yann, on a des groupes de parole, on a pas mal d’activités où ce thème revient. Donc c’est vrai que moi, ce que j’ai trouvé important, c’est depuis 2 ans j’ai aussi intégré, je suis membre du COREVIH Nord. J’ai aussi depuis 2 ans, membre de la commission santé sexuelle. Donc c’est vrai que c’est surtout amener la parole, de ce que je vois, de ce que je ressens, c’est le retour que j’ai au niveau de l’association. On a beaucoup le désir d’enfant, la vie en couple. C’est ce qu’on amène un peu, notre expérience dans cette commission pour essayer d’amener la parole des familles. C’est vrai qu’on part sur plein de sujets, mais tout ça c’est lié à la santé sexuelle.

Sandra : Je pense aussi à nos auditeurs qui sont en province, comme Philippe par exemple. Avez-vous des collègues à leur conseiller ou pas ?

Patrick Papazian : Les relais en sexologie générale existent. On peut aller sur le site de l’association des sexologues français , qui sont reconnus, diplômés, qui n’ont pas simplement posé une plaque de sexologue sur leur porte. Là, vous avez un annuaire des sexologues et là, je peux garantir que 100% des sexologues référencés en France sont sérieux. Il n’y a pas de problème. La difficulté, c’est de tomber sur un sexologue qui va un peu connaître les questions du VIH et ça, évidemment, il y en a assez peu parce que c’est lié à des trajets de vie personnels, à la volonté de s’appliquer dans ce domaine. Il n’y en a pas énormément en France. On est un peu mieux loti à Paris, mais dès qu’on traverse le périphérique, aïe !

Transcription : Sandra JEAN-PIERRE