Yann, ex-usager de drogues, éprouve un sentiment d’injustice face aux autres qui sont décédés

, par Sandra

Yann, ex-usager de drogues, éprouve un sentiment d’injustice face aux autres qui sont décédés

Yann : Moi j’ai appris ma séropositivité en 1990 quand on a voulu se marier avec la mère de ma première fille qui maintenant a 24 ans. En fin de compte à cette époque on faisait, je crois qu’on le fait toujours, systématiquement le test de la syphilis et... Et le médecin nous a demandé si on voulait faire, donc on était quand même en 1990, en face d’un médecin qui était quand même un petit peu alerte par rapport à cette nouvelle maladie entre guillemets. Et donc on a dit oui. On a reçu par courrier à l’époque le résultat parce qu’il n’y avait pas encore un encadrement comme il y a maintenant. Donc voilà, j’ai ouvert mon enveloppe, j’ai appris ma séropositivité comme ça. Ma future épouse n’était pas là, j’ai ouvert son enveloppe, ce qui n’est pas très correct mais c’était tellement traumatisant. Et j’ai vu qu’elle était négative. Je suis rentré chez le premier médecin en bas de chez moi, parce que je n’avais pas le temps d’aller prendre rendez-vous avec un médecin ou quoi que ce soit. Qui lui était un petit peu désemparé parce qu’un généraliste qui n’était pas trop au courant. Bon c’est sûr que ça a été un météorite. C’est toujours très difficile d’apprendre ça. J’ai été très soutenu par la maman de ma fille qui était, pour rajouter encore à la difficulté, enceinte de 5 mois. Où on avait bien sûr des rapports non protégés. Donc on s’est protégé jusqu’à la fin de la grossesse. Par chance, ni elle, ni l’enfant n’étaient contaminés. À cette époque-là il n’y avait pas grand-chose à faire quand l’enfant était séropositif. Je me rappelle qu’on avait continué à prendre des risques quand même plus par le fait qu’on n’était pas trop au courant donc je me retirais avant d’éjaculer ou des choses comme ça sans savoir que le liquide séminal était lui aussi porteur tout ça. Donc là-dessus j’ai eu beaucoup de chance parce que je n’ai ni contaminé ma partenaire, ni ma fille. Je ne peux pas dire que ce soit la cause de la fin de cette histoire d’amour. Ca a participé mais ce serait mentir que de dire qu’elle est partie en courant à l’annonce.

Donc après j’ai eu la chance dans un milieu artistique où la connaissance du VIH était plus importante. Il y avait un monde assez homosexuel donc bien sûr comme c’était eux qui avaient été quand même les premiers concernés touchés. Ils étaient plus au courant des choses. Donc je n’ai pas ressenti de discrimination. On m’a dit Yann si tu n’es pas bien, le matin tu appelles, il n’y a pas de problème. Donc là-dessus j’ai eu quand même de la chance et puis je me suis toujours dit de toute façon, même si certains trouvent ça honteux, moi je ne trouve pas ça aussi. Donc je vais essayer d’en parler d’une manière la plus libre possible. Après je comprends qu’il y a des personnes et des cultures qui font qu’il y ait un tabou. J’ai un frère qui a été touché aussi. Il faut savoir que moi, je pense, historiquement que je l’ai attrapé par les seringues. Il faut savoir que j’ai eu un cursus très peu de temps, mais de 17 ans à 17 ans et demi sur Nice, je me suis shootée avec plusieurs amies où on faisait comme disait Francis tout à l’heure, on faisait chauffer notre seringue jusqu’à ébullition voire plus, mais ça ne suffisait pas à tuer le virus. Donc on s’est tous plus ou moins contaminé. Ma chance a été qu’au bout de 6 mois, un matin je me suis réveillé, ma première pensée a été de me faire un shoot et je me suis dit là tu es très mal barré quand même, tu aimes la vie, tu es curieux de pleins de choses donc, la seule solution pour moi j’ai pensé c’est de quitter cette ville. J’étais sur Nice et je crois que j’ai très bien fait parce que dès que je suis arrivé à Paris, j’ai vécu une vie tout autre et je n’ai plus été vers ces produits ô combien néfaste. La preuve en est et c’est pour ça que je pense que c’est par ce biais-là que j’ai attrapé le VIH et que tous ces amis qui ont continué, ne sont plus là maintenant pour en parler. Ca c’était important aussi de le dire parce que, même si on est jamais très fier parce qu’il y a les enfants, c’est difficile d’en parler, enfin je parle pour moi qui a une fille de 24 ans qui est au courant. Mais quand elle l’a appris, c’est sûr que j’ai senti qu’il y avait quelque chose quand même qui dégringolait un peu quoi, l’image du père en train de se mettre une seringue dans le bras à 17 ans, ce n’est pas très chouette. Toutes ces choses-là je les ai avalées, digérées. Et puis comme je vous disais j’ai continué ma vie et donc après j’ai essayé des techniques. Tout ça c’est un petit peu avant les années 95, où on est quand même en sursis, les gens mourraient comme des mouches.

Donc après, je me suis dit écoute, vis avec, ne vis pas dedans, occupe-toi. Et puis j’ai eu beaucoup de gens autour de moi. Mes amis sont restés fidèles donc pratiquement que des gens séronégatifs. Ce qui me permettait aussi de ne pas être tout le temps confronté dans un milieu qui parle que de ça, ghettoïsé dans le VIH. Quand je fréquentais les associations c’était comme Francis aussi, pour faire une action et non pas uniquement dans un aspect assistanat à prendre et à ne rien donner. Sur Arc-en-ciel qui était un département de Aides, je faisais les repas le mercredi et ça me faisait plaisir de faire plaisir. Je fonctionne beaucoup à l’affectif. Donc voilà le cursus. J’ai quand même eu une hépatite C du fait de ces 6 mois de toxicomanie que je n’ai pas encore traitée ni soignée parce que mon vieux cursus ne me donne pas du tout envie de prendre le médicament interféron qui pour les médecins marchent, formidable à 70%, moi dans ma jeune de vie de séropositif, c’est-à-dire 25 ans de traitement et même les cas sur l’association du Comité, on voit que le pourcentage de réussite est de 25 voir de 30 %. avec des dégâts considérables. Donc, je suis prêt à me soigner, je sais qu’il y a un nouveau médicament en route et tout ça. J’écoute beaucoup la Suisse qui souvent dénonce les choses ou annonce les choses avant nous. J’attends et je suis prêt bien sûr à prendre quand il y aura moins d’effets indésirables. Mourir oui mais crever trop tôt non.

Sandra : Dans le domaine professionnel, as-tu eu des difficultés à trouver un boulot ?

Yann : Comme je le disais non, avant je travaillais dans l’art. Après j’ai eu la reconnaissance travailleur handicapé, j’ai été aussi dans le 93 à Cap Emploi, où j’ai été particulièrement très bien reçu. Le rendez-vous est individualisé, on vous demande ce que vous n’aimez pas, on vous demande ce que vous aimez donc, très vite on a trouvé un terrain d’entente. Je trouve que c’est une chance même si ça n’a pas d’autre avantage autre que cette reconnaissance qui permet d’ouvrir les portes de l’emploi peut-être plus facilement et plus adapté en fonction des pathologies. Moi mise à part une station debout de 8h, je n’ai pas de difficulté réelle.

Sandra : Pour te loger, as-tu rencontré des difficultés ?

Yann : Pour me loger, quand je me suis séparé, je vivais en collocation avec un couple d’amis dans le 11e. J’étais en lien avec Sol en si, assez rarement mais simplement pour profiter des vacances qu’ils pouvaient proposer à ma fille qui à l’époque, j’avais eu la garde de ma fille pour multiples raisons. Et donc ils avaient pris Lolita deux fois l’été pendant 3 semaines où elle s’est sentie épanouie et c’est pour ça qu’elle y est allée une seconde fois. Et puis après j’avais vu une, enfin je ne sais pas si c’est une assistante sociale, mais une femme très bien qui m’avait un petit peu suivi. Je travaillais toujours et on m’a obtenu un appartement sur la ville de Saint-Denis. C’est par le biais de Sol en Si que j’ai eu mon appartement.

Sandra : Sol en Si qui est une association, à la base pour les enfants nés avec le VIH et puis maintenant ça a évolué, vu que la transmission mère-enfant a largement diminué. Votre réaction par rapport au récit de Yann. Je ne sais pas si Yann on peut le mettre dans une catégorie, « usager de drogue ».

Yann : Je voulais rajouter dans mon cursus, c’est important, comme j’ai vécu les deux, c’est-à-dire cette horreur de se dire ma femme est enceinte de 5 mois, mon enfant peut être séropositif, on peut le perdre. En plus on peut le perdre quand il aura 2 ans quoi. J’ai eu après une histoire où j’ai eu un enfant, qui a maintenant 5 ans et voilà, lui il a été complètement, comment dire dire, la maman a été suivie pendant sa grossesse...

Sandra : Oui, elle était séropositive aussi.

Yann : Je le répète encore on peut avoir des enfants même si les deux sont séropositifs et un enfant en pleine santé.

Christine Hamelin : On aime beaucoup ça dans la recherche, on crée des catégories, on met des gens dans des cases. C’est sûr que la case dans laquelle on te mettrait pour nous, à l’écoute de ton récit, tu penses avoir été contaminée par injection.

Yann : Tout à fait.

Christine Hamelin : Donc tu serais dans notre catégorie, usager de drogues, enfin ancien usager de drogues, même si ça ne résume pas du tout ta vie puisque ça a duré très peu de temps...

Yann : Ça a duré 6 mois. C’est cher payé.

Christine Hamelin : Mais bon ça a été ce moment qui a été quand même pour toi malgré tout, même si ça a été une rupture biographique malgré tout il me semble. Même si tu as pu continuer finalement...

Yann : Ca été un vrai choix de vie, quitter une ville, ce n’est pas rien.

Christine Hamelin : C’est pour ça que je parle de rupture biographique.

Yann : D’accord.

Christine Hamelin : Ça peut être pour d’autres, la rupture dans un couple par exemple, ça arrive. L’annonce de la séropositivité par exemple. Dans ton cas ça a été de faire un choix de vie qui est malgré tout une forme de rupture géographique.

Yann : Tout à fait. Et affective parce qu’on quitte quand même la famille, les amis.

Christine Hamelin : Ca on le voit bien aussi. Et puis alors dans cette population de personnes qui a été contaminée par usager de drogues, les gens qu’on trouve aujourd’hui dans l’enquête VESPA ou ici, c’est vraiment des survivants. C’est des gens vraiment...

Yann : Je suis bien d’accord, pour en croiser aujourd’hui...

Christine Hamelin : C’est des gens qui ont survécu, qui ont été contaminés comme tu dis à une époque où il n’y avait pas de solution thérapeutique satisfaisante, dans des situations de marginalité aussi, ce qui n’était pas ton cas, mais pour beaucoup c’est quand même aussi des situations de forte marginalité...

Yann : Puis avec un cursus beaucoup plus long dans la toxicomanie aussi.

Christine Hamelin : Donc on voit bien que dans notre étude c’est aussi un groupe qui rencontre un certain nombre de difficultés, qui aujourd’hui représente 10%, 11% de la population. 1 personne sur 10 quoi de la population qui vit avec le VIH aujourd’hui. Ce sont des survivants avec une moyenne d’âge autour de 48 ans, je ne sais pas quel est ton âge...

Yann : Bah c’est ça, le 11 novembre j’aurai 48 ans.

Christine Hamelin : Tu vois quand même, en fait c’est la moyenne d’âge de la population séropositive. On dit la médiane. 50% des personnes de moins de 48 ans, et 50% ont plus.

Yann : Je ne pensais pas autant de plus de 48 ans. C’est une bonne nouvelle.

Christine Hamelin : Depuis 2003 la population de plus de 50 ans a doublé. Ça montre les progrès thérapeutiques majeurs, c’est une très bonne nouvelle...

Yann : Bien sûr.

Christine Hamelin : Mais ça veut dire aussi qu’il y a des nouveaux problèmes qui vont se poser, la prise en charge des personnes vieillissantes, les comorbidités, les autres maladies. Moi je trouve que ton parcours est intéressant et en même temps, comme tu dis, enfin je ne sais pas si on peut dire ça, tu as eu de la chance d’être dans un milieu qui t’a accepté. Il y a quand même pas mal de gens qui disent avoir vécu...

Yann : Bah là je travaille dans une boite financier, je n’ai pas du tout envie de l’annoncer quoi. Parce qu’on sent que l’humanité n’est pas la même, les gens ne sont pas du tout sur les mêmes questions. Dans l’art on prend plus le temps de discuter de la vie en règle général...

Christine Hamelin : C’est un milieu qui a été touché aussi par la maladie.

Yann : Oui, oui. Complètement.

Sandra : De toute façon au boulot, on n’a pas du tout l’obligation de parler de sa séropositivité. Même à son médecin de travail je crois ?

Yann : Absolument, moi je n’en ai pas parlé à mon médecin de travail.

Sandra : Donc voilà, faut pas se forcer.

Yann : Je voulais dire une chose par rapport à VESPA, je ne sais pas si vous avez eu confidence de ça mais pour en parler avec certaines personnes qui fréquentent le Comité, qui ont un cursus un peu comme moi ou qui ont à peu près mon âge. Nous ce qui a été aussi très dur et ça c’est difficile de mettre des mots ou quoi que ce soit, c’est ce côté pourquoi un tel et pas moi ? Cette loterie un peu qui est une angoisse. C’est quand même quelque chose qui est difficile à vivre. Même encore maintenant, ce n’est pas une sorte de culpabilité mais c’est étrange. Il y a de la culpabilité, il y a des choses très bizarres qui... et quand j’en parle...

Sandra : Une injustice en fait, un sentiment d’injustice par rapport aux autres qui malheureusement sont partis.

Yann : Voilà.

Transcription : Sandra Jean-Pierre