La « chasse » aux séropositifs est ouverte en Grèce

, par Sandra

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L’ambassade de Grèce en France
Crédit photo : Lucas Vitau

Au sein de l’Union européenne être séropositif est encore un crime. Les événements qui se sont déroulés au cours de l’année 2012 en Grèce sont effroyables. Le manque d’intérêt que montrent les politiques et les médias traditionnels face à ses exactions prouvent une nouvelle fois la connivence des services publics européens due à une peur primaire et irrationnelle du VIH/sida.

Des événements marquants.

La police grecque avec des services sanitaires du pays ont arrêté des femmes au hasard dans un quartier d’Athènes connu comme haut lieu de prostitution. Les contrôles, inopinés, ne s’arrêtent pas aux simples mesures de précautions anti-prostitution. Des médecins, dépêchés sur place, ont pratiqué de force et par intimidations, des dépistages du VIH aux femmes contrôlées. À l’issue de cette opération totalement illégale, une trentaine de femmes ont été déclarées séropositives et leur malheur ne s’arrêta pas là.

Des détentions inexplicables

Après avoir annoncé la séropositivité des prétendues prostituées dans les médias publics, déclarant leur identité et affichant des photos en public, l’Etat grec a placé ses femmes en détention. La mise en détention provisoire pour "tentatives de lésions corporelles graves"malgré l’hypocrisie des charges retenues, est restée effective. Traduites en Justice, emprisonnées, leurs identités dévoilées à la télévision grecque, l’histoire de ces femmes est racontée dans ce documentaire d’une heure ci-dessous.

Des femmes grecques, russes et bulgares

Parmi les femmes arrêtées, il y avait une Russe et une Bulgare. Le but officieux de cette opération est de nourrir la peur, celle de l’étranger qui devient aussi un danger pour la santé. En pleine période de crise politique et économique, ce fait divers ne peut être bénéfique qu’au parti d’extrême droite. Afin d’en savoir plus sur les responsables de cette affaire, nous avons recueilli le témoignage de Bernard Escudier, un militant qui suit l’affaire de près :

Entretien téléphonique avec Bernard Escudier

Sandra : Pour les auditeurs qui ne connaissent pas du tout l’histoire est-ce que tu veux bien nous raconter ce qui s’est passé en Grèce et comment tu as été au courant de cette histoire ?

Bernard Escudier : Je l’ai appris par le milieu militant. Deux personnes avaient été arrêtées dans la rue pour des contrôles inopinés. Une équipe du ministère de la Santé grecque, le Kaltino, dirigée par Papadimitriou, est venue dans la rue et a fait des contrôles avec les policiers. Si les personnes étaient séropositives on les emmenait en prison directement. Ça a ému beaucoup de personnes dans le milieu associatif contre le sida et des droits de l’homme. Je me suis rendu compte que la personne qui était à la tête du Keelno était aussi le vice-président de l’institut Pasteur et que personne en France n’en parlait. J’ai posé une question directement à l’institut pour savoir ce qu’ils en pensaient, à savoir un homme qui bafouait les droits de l’homme, était aussi à la tête de l’institut prestigieux. J’ai pris contact avec l’avocat des personnes qui avaient été arrêtées. J’ai appris ainsi que c’était essentiellement des filles, mais ça n’a jamais été très clair. On a très vite dit que c’était des filles prostituées, mais les filles étaient étrangères : Russes. Dans le contexte il faut savoir que ces arrestations se sont passées deux mois avant les élections législatives. C’était pendant une période mouvementée de la vie politique grecque. Pour plusieurs élections législatives, on n’arrivait pas à trouver un Premier ministre. Monsieur Papadimitriou a répondu à l’invitation un peu agressive et extrémiste d’une partie de la droite grecque pour montrer du doigt le fait que les étrangers étaient la cause de beaucoup de problèmes, et notamment de problèmes de santé. Les députés qui ont appuyé ses actions ont été élus. Après les élections et les arrestations, le nouveau Premier ministre a choisi le ministre de la Santé du parti d’extrême droite. C’est l’équivalent du FN. Cet homme a restreint les droits des malades en diligentant des actions contre des personnes qui lui étaient hostiles. Donc il faut agir.

Sandra  : Il faut agir. Qu’as-tu fait pour agir ? Que voulais-tu faire ?

Bernard Escudier : J’ai pris contact avec les diverses associations historiques que je connaissais en Grèce. Elles avaient de grosses difficultés à vivre. Certaines avaient été aidées financièrement par Papadimitriou. Elles étaient donc les mains liées. À ma grande joie, j’ai vu que même ceux qui étaient dépendants de ce monsieur ont pris parti. Par exemple le médecin que l’on voit dans le documentaire grec sur cette affaire de criminalisation du VIH, ce médecin qui est une dermatologue extraordinaire a porté plainte. Cette plainte a été enregistrée par le procureur de la République. Donc j’ai fait le tour des autres associations et toutes se sont associées à la plainte. Je me suis rendu compte que tout cela était général et que l’on ne prenait pas de responsabilité. À l’étranger on sous-estimait l’importance de cette affaire, que ce qui se passait dans un pays d’Europe était particulier et qu’il fallait réagir rapidement. L’atteinte aux droits de l’homme était manifeste. On était dans une crise politique et économique de grande ampleur et c’était la porte ouverte à d’autres exactions. Il fallait peut-être être plus précis dans la nomination des responsabilités. Et donc j’ai invité les uns et les autres à réagir contre Papadimitriou. Certains m’ont dit qu’il était très difficile de réagir parce que c’est lui qui négocie l’aide alimentaire pour les malades. Il y a 20 ans, il était terriblement dangereux parce qu’il avait négocié l’aide alimentaire et il l’avait conditionné à l’ouverture des dossiers médicaux des malades. Donc c’est un homme qui est prêt à tout. Il donne un petit peu l’aide alimentaire et des sous aux uns aux autres. Il est très difficile de réagir parce qu’au jour le jour, les malades du VIH sont seuls et abandonnés. Et je comprends très bien que les institutions grecques avaient beaucoup de difficultés à se manifester vis-à-vis de cet homme, qui est franco-grec, biologiste, il a été nommé il y a plus de 20 ans à la tête du département qu’il a créé. Donc que l’on soit de droite ou de gauche tout le monde se met à genoux devant lui et les associations dans ce contexte de fragilité extrême ont beaucoup de mal à taper du poing sur la table. Je me suis dit qu’il fallait réagir avec les associations étrangères, françaises allemandes et ainsi de suite.

Sandra : Là je n’ai pas tout regardé, mais j’ai commencé à regarder le reportage sur la Grèce. C’est dur il faut le regarder en plusieurs fois. C’est grave ce qu’il s’est passé. Donc ces filles si j’ai bien compris, elles ont été relâchées ?

Bernard Escudier  : Elles ont été relâchées, mais il y a toujours des contrôles, mais c’est de pis en pire. Les choses se sont détériorées. La procédure contre Papadimitriou, le patron du Keelno et aussi contre le jeune médecin qui a envoyé ses hommes est en cours. À mon avis elle va durer longtemps parce qu’ils ont laissé trainer les choses. Il faut être courageux pour s’attaquer à Papadimitriou, c’est l’homme qui a créé la cédule maladies infectieuses et de lutte contre le sida il y a plus de 20 ans. Que l’on soit à droite ou à gauche il est toujours là. Il est franco-grec il a fait ses études de biologie en France, il est l’homme des laboratoires pharmaceutiques. Il est le vice-président de l’institut Pasteur, il est directeur de l’administration du service de maladie infectieuse. C’est un homme qui corrompt tout le monde.

Sandra : Alors aujourd’hui on est en 2014, les faits remontent à 2012 si je ne me trompe pas. Pourquoi continuer d’en parler aujourd’hui ? C’est fini, les filles ont été relâchées alors pourquoi en parler aujourd’hui ?

Bernard Escudier  : Parce que la procédure est en cours. Les filles ont été libérées, mais les actes ont été très graves. Le pouvoir politique en place continue à réduire tous les budgets de prévention, les pratiques de substitution de seringues se sont arrêtées. C’est une catastrophe et c’est Papadimitriou qui est à la tête de ce service donc j’ai pensé avec d’autres comme Act up qu’il fallait interpeler monsieur Papadimitriou avec l’aide de l’institut Pasteur et à mon grand étonnement monsieur « Jouan », qui est le directeur des affaires internationales de l’institut Pasteur en France m’a dit qu’il allait poser des questions. Il m’a assuré qu’en janvier monsieur Papadimitriou ne serait plus à la tête de l’institut Pasteur en Grèce. Je vais lui poser la question si c’était une affaire de chaise musicale. Est-ce que vraiment son départ serait motivé ou si c’est simplement une affaire de courtoisie entre deux contrats négociés ? Il m’a dit qu’en effet monsieur Papadimitriou serait évincé de son poste et qu’on lui expliquerait. Moi je crois que la situation restera grave tant que cet homme sera à la tête de cette institution et c’est ainsi qu’il corrompt beaucoup de personnes et qu’il bloque tous les budgets. Maintenant, nous sommes dans le cas d’une politique qui aboutit à la privation de droits, à la violation des droits des personnes malades. C’est très grave. Je suis un peu ému, j’ai du mal à m’exprimer.

Sandra : Je comprends, ce n’est pas simple comme histoire. Des faits m’ont moi aussi marqué comme les policiers et greffiers qui portaient des masques et des gants pour interpeler ces jeunes femmes, la façon dont elles étaient interpelées, les conditions de détention, tout est horrible.

Bernard Escudier : La police n’avait jamais été associée à ce genre de pratiques sanitaires et c’est une première en Europe je pense. Que ce soit dans le cas d’une action du ministère de la Santé que des policiers interviennent, ils étaient dépassés les policiers aussi. Donc si on ne leur dit pas la vérité aux policiers eux-mêmes, tout le monde est manipulé.

Sandra : Même les médias sont manipulés. Le rôle des journalistes dans cette affaire est horrible. Montrer ces jeunes filles à visage découvert, les accuser d’être des bombes humaines.

Bernard Escudier  : Il faut savoir qu’en Grèce il y a beaucoup de télévisions privées qui appartiennent à des groupes marchands, qui cherchent de l’audimat, qui font des micros-trottoirs comme si s’était un outil de journalisme. C’est la course à l’audimat, maintenant la télévision publique a disparu. Le Premier ministre a fait en sorte qu’elle soit fermée. Il est encore plus nécessaire de dire ce qu’il se passe. Même si les filles ont été libérées parce que nous avons de moins en moins les moyens de savoir ce qui se passe dans ce pays.

Sandra : Comment les gens sont informés par rapport au VIH ?

Bernard Escudier : Les gens sont quand même informés grâce à d’autres moyens modernes. Maintenant ils ne sont pas dupes ils savent bien que la politique récente amalgame beaucoup de choses. L’ennemi c’est l’étranger, néanmoins les gens sont prudents parce qu’étant donné que les hôpitaux, la médecine la plus simple, n’est plus assurée, ils sont donc plus préventifs face aux épidémies comme le VIH. Les actes simples comme aller chez le dentiste ce n’est pas possible. Nous essayons d’aller au plus pressé et c’est vrai que l’on associe les malades du VIH de manière affreuse aux étrangers. Ça fait peur, il faut le dire.

Transcription et article écrits par Lucas Vitau