Guyane : de grandes difficultés pour prendre en charge les personne vivant avec le VIH

, par Sandra

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Guyane : de grandes difficultés pour prendre en charge les personne vivant avec le VIH

Sandra : Direction la Guyane, 973, la Guyane française ! A l’émission du 21 février, nous avons écouté Marie, Pierre, Hervé et Ricardo, 4 personnes séropositives qui vivent en Guyane, que je remercie à nouveau chaleureusement pour s’être exprimé au micro de l’émission radio Vivre avec le VIH. Aujourd’hui, je vous propose d’écouter la parole des professionnelles, deux femmes, qui travaillent au quotidien avec et pour les personnes vivant avec le VIH. Faisons connaissance avec Leila et Justine.

Début de l’enregistrement.

Sandra : La première fois que vous avez entendu parler du VIH, c’était quand, comment, quand et par qui ?

Justine : C’était il y a assez longtemps, durant l’adolescence je dirai, via les médias, via la radio, la télé, ce genre de choses.

Leila : J’ai surtout entendu par les médias et la télé. Principalement la télévision. Je me rappelle adolescente, donc ça fait bien 15-20 ans, dans les séries télés, et je me rappelle d’une série qui s’appelait “Collège”. Il y avait un jeune homme qui a appris sa séropositivité. C’est mon premier souvenir.

Sandra : Du coup, quelle image vous aviez du VIH quand vous en entendiez parler ? Vous en pensiez quoi ?

Leila : Moi, j’ai grandi dans un environnement, ce qui explique le ressenti que j’en ai eu, j’ai grandi dans un milieu où la sexualité était tabou. On associait ça à une faute. Le VIH = une faute. Les gens qui attrapaient le VIH, c’est qu’ils faisaient n’importe quoi. Vraiment. Et j’ai vécu dans un quartier qui véhiculait cette image-là. Comme la sexualité était tabou, ce n’était pas pour nous. Nous, c’était tabou. Donc ce n’était pas nous, c’était les autres.

Sandra : Et vous Justine ?

Justine : Etant plus jeune, ne travaillant pas encore dans le milieu, je ne me rappelle pas exactement l’idée que je m’en faisais mais plutôt d’une épidémie assez fulgurante, c’est vraiment l’impression que j’avais, quelque chose qui allait très vite et qui touchait plein de monde en même temps. Sauf qu’à une époque j’étais un petit partagée par entre “c’est la faute des gens” mais en même temps, en me disant, c’est une épidémie. Ce n’était pas forcément très clair dans ma tête. Après bien sûr, en grandissant, dans mes études, c’était beaucoup plus clair et je me suis bien rendu compte que c’était le principe d’une épidémie, tout simplement.

Fin de l’enregistrement.

Sandra : Leila, médecin coordinatrice du COREVIH en Guyane française. Ses missions : veiller à la qualité de la prise en charge en Guyane, coordonner les acteurs de lutte contre le VIH et elle a aussi une action de veille épidémiologique. Et en plus de ça, elle fait des actions de bénévolat dans des associations. Dans ce qu’elle m’a dit, je retrouve l’identité du Comité des familles, le fait de vouloir valoriser la parole de la personne séropositive. Elle m’a dit, les patients expliquent mieux que les professionnels et donc finalement, les patients aident les professionnels dans leur travail. Et il y a une action qui lui tient à coeur.

Début de l’enregistrement.

Leila : Une action qui me tient à coeur parce que, je vous ai dit en introduction que moi j’avais une vision complètement erronée, complètement fausse étant adolescente parce que je vivais dans un milieu fermé, dans un quartier où il n’y avait pas d’accès aux soins, où c’était compliqué, où il y avait beaucoup de facteurs de vulnérabilité. On avait une vision complètement erronée du VIH. Et en Guyane, il faut savoir que c’est un peu similaire. Il y a ce qu’on appelle des fausses croyances en Guyane et il faut les déconstruire. Et ça, on fait le beaucoup aussi au sein de l’association. Les personnes qui vivent avec le VIH sont aussi, victimes des fausses croyances et ces fausses croyances sont les moteurs de la discrimination et de la stigmatisation des personnes qui vivent avec le VIH. Et d’ailleurs, on l’a exprimé un peu ici tout à l’heure, les personnes qui vivent avec le VIH ont exprimé ce climat de stigmatisation et de discrimination qu’il y a. Et ça, c’est basé sur les fausses croyances. Heureusement que moi, j’ai fait des études de médecine… mon cursus a fait que je suis sortie de ces idées fausses, de ces croyances erronées. C’est vraiment quelque chose pour moi qui est très important dans mes actions.

Fin de l’enregistrement.

Sandra : Justine, elle est assistance sociale. Elle suit en moyenne 200 patients adultes par an et aussi 4-5 enfants. Beaucoup plus de femmes, âgées entre 25 et 36 ans, car elles sont orientées suite à leur dépistage qu’elles effectuent durant leur grossesse. Et je lui ai demandé, comment ça se passe pour ces femmes qui apprennent leur séropositivité en cours de grossesse, et c’est là qu’on se rend compte qu’elle ne fait pas que remplir son rôle d’assistante sociale.

Début de l’enregistrement.

Sandra : Comment ça se passe pour ces femmes qui apprennent leur séropositivité en cours de grossesse ? Comment elles réagissent ? Comment vous les soutenez ?

Justine : Alors en fait, moi je précise que les personnes que je reçois, sont des personnes en situation de grande précarité. Beaucoup plus de femmes, souvent des femmes migrantes. La plupart des femmes que je reçois qui viennent d’apprendre leur séropositivité, elles ne sont pas sur le territoire depuis très longtemps. Arriver depuis sur le territoire, en Guyane, enceinte, c’est vrai que ça fait beaucoup de choses à digérer d’un seul coup. Donc forcément, c’est un choc. Moi, dans un premier temps, je suis avant tout une écoute. Pas une psychologue ou quoi que ce soit mais une écoute attentive, essayer de voir avec elles quelles sont les questions qu’elles se posent. Quelles sont leurs peurs ? Leurs craintes ? Essayer de toujours avoir un lien avec l’hôpital entre le médecin, les infirmières pour justement entourer au mieux ces femmes. Après, moi le but de mon travail, en tant qu’assistante sociale recevant des personnes vivant le VIH, c’est sur le long et court terme aussi, permettre à ces personnes-là d’être acteurs de leur santé en pouvant devenir plus autonomes par rapport à toutes les démarches administratives auxquelles elles sont confrontées, toute la question des cartes de séjours, de l’accès aux soins, toutes ces choses-là qui sont assez lourdes à digérer au début en terme d’informations parce que ce sont des personnes qui ne connaissent pas le système administratif français. Moi le but c’est les orienter, les rendre les plus autonomes possible pour qu’elles puissent aussi à un moment donné être indépendantes sur certaines démarches et pouvoir apprendre à prioriser leur santé, leur bien-être. Ce n’est pas évident quand on est sous le seuil de pauvreté, quand on n’a pas de logement, ce genre de choses, donc vraiment c’est accompagner ces femmes dans ce sens. Et puis bien sûr faire de la prévention secondaire, sur les traitements, sur des futures grossesses, sur leur sexualité, ce genre de choses. Des sujets qu’on aborde régulièrement en entretien.

Fin de l’enregistrement.

Sandra : Voilà pour le moment. Je ne sais pas s’il y a déjà des réactions dans l’équipe, avant qu’on continue d’écouter Justine et Leila sur leur travail au quotidien ?

Christian : Vous voyez, voici une vraie femme, une vraie assistante sociale Justine. Je salue le peuple guyanais. J’essaye de voir, de m’informer, la Guyane, ils ne sont pas très aisés là-bas. Ils vivent quand même un tout petit peu dans la précarité. Vous voyez, si vous allez un peu plus loin en Amazonie, tout ça et autres, les indiens qui sont là-bas, s’ils sont victimes du VIH comment est-ce qu’ils font pour sortir de la brousse pour venir s’acquérir des médicaments ? L’assistante sociale, Justine, au moins elle est très bien informée. Elle essaye un temps soit peu de recadrer, d’assister, de donner des conseils. Elle maitrise plein de choses sur le VIH. Moi, je vous assure que j’ai été plusieurs fois en face des assistantes sociales, que ce soit à Bordeaux, que ce soit à Paris, qui sont très peu informées de la chose. Vous voyez une assistante sociale par exemple qui ne parvient pas à vous monter un dossier de l’AME, qui ne parvient pas à vous monter un dossier de titre de séjour en tant que personne malade, les assistantes sociales pour la plupart ne sont pas toujours qualifiées, très informées. Mais voilà Justine qui est aussi loin en Guyane et vous voyez comment elle soutient, elle accompagne, elle connait que la personne vulnérable qui est porteuse du VIH est très sensible, extrêmement sensible, a des problèmes de logement, a des problèmes de bien prendre son médicament, de mieux se soigner et tout. Moi vraiment, sur ce point de vue, davantage on va l’écouter. Je peux déjà la féliciter cette dame. Qu’elle continue comme ça et si c’est possible, former d’autres personnes comme elle pour que le peuple guyanais, puisqu’ils sont à l’honneur, puisse être mieux pris en charge surtout ceux qui sont malades pour la plupart.

Sandra : Y-a-t-il d’autres réactions dans l’équipe ?

Victor : Oui, je salue, je tire vraiment un grand chapeau à cette dame Justine, pour l’amour qu’elle a pour son travail et puis sa volonté, pour sa disponibilité pour ses différents patients. Qu’elle continue à aller dans cette lancée et voilà, c’est un peu ce que je peux dire à Justine.

Mohamed : Moi, je voulais rebondir sur le truc où elle parlait des fausses croyances.

Sandra : Oui, c’était Leila qui parlait de ça.

Mohamed : Oui, des fausses croyances et que c’était la base de la stigmatisation et des échanges erronés. Moi je trouve que son combat est particulièrement louable parce qu’en Guyane, ce n’est pas évident. Les centres de santé et soins sont relativement assez loin. J’étais un peu surpris qu’elle dise que les patients savent mieux que le personnel soignant. Je n’ai pas compris.

Sandra : Tu sais parfois, il y a des choses que les soignants ne captent pas parce que quand tu ne vis pas la maladie, ce n’est pas pareil. Toi-même tu sais Mohamed. Expliquer aux autres patients, comment ça va se passer, parfois, c’est mieux qu’une personne séropositive entende la parole d’une autre personne séropositive plutôt que ce soit un médecin qui explique. Mais les deux sont complémentaires.

Mohamed : Oui, bien sûr. Au début de l’épidémie, ils ont dû avoir peur, ça les a dépassé, comme beaucoup, même ici en région parisienne. Mais je pensais qu’ils avaient fait un travail là-dessus et qu’ils avaient fait plus ou moins des progrès quoi.

Sandra : Sans doute qu’ils ont fait des progrès mais même moi je le remarque au Comité des familles, les médecins ont beau dire “prends le traitement, c’est ce qui va te permettre de vivre, de ne pas développer la maladie du sida” et donc de rester juste, entre guillemets, séropositif au VIH. Les personnes ont besoin de voir d’autres personnes séropositives qui prennent depuis longtemps les traitements pour qu’ils aient la preuve que le traitement va leur faire du bien.

Mohamed : D’après ce que faisait comprendre Leila, les croyances prenaient le pas sur le médical.

Sandra : Oui, parfois.

Mohamed : Donc, je me demandais quand même, à notre heure, avoir des préjugés aussi obtus, je ne comprenais pas trop. Surtout pour un département de la France.

Sandra : Ah bah tu sais les religions, tout ça. Comme disait une des personnes séropositives la dernière fois, elle disait : “quand on a le VIH, ce n’est pas synonyme de péché”. Parce qu’il y a des personnes qui considèrent que quand tu as le VIH, tu as péché et Dieu t’a puni.

Mohamed : D’accord, je te suis.

Sandra : Et j’avais une question pour vous. Christian parlait de sa mauvaise expérience avec quelques assistantes sociales. J’espère qu’aujourd’hui ça va mieux quand même. Mais vous alors au niveau des assistantes sociales que vous avez pu rencontrer au cours de votre parcours, comment ça se passe ? Est-ce que vous en êtes plutôt contents ou pas ?

Marco : Pour ma part oui. C’est vrai que, la première, celle qui m’a monté mon dossier, malheureusement a été remplacée par une autre. Et j’ai fait part à l’autre de ma situation, elle essaye de prendre les choses en main. Je pense que ça va.

Sandra : Tant mieux ! C’est bien aussi de dire quand il y a des choses positives.

Victor : Moi également, je tire un chapeau à l’assistante sociale de l’association Arcat parce que vraiment c’est une dame très dynamique. Elle m’a vraiment beaucoup remonté malgré que parfois… ce qui nous tue parfois c’est de ne pas être patient quoi, de ne pas laisser les choses faire leur temps. On est pressé mais j’espère que vraiment là il faut leur boulot, ils font leur boulot. Et puis écouter à longueur de journée les gens qui viennent chargés, d’autres pleurent, d’autres expliquent leurs problèmes. Elle aussi, elle a son problème mais elle essaye de mettre d’abord son problème au placard, ses problèmes qu’elle a au quotidien, peut-être avec son mari, ses enfants, sa famille, pour écouter celui ou celle qu’elle a en face de lui. C’est un travail vraiment très pénible et j’encourage les assistantes sociales de partout dans le monde, surtout en France.

Christian : Je veux vraiment être précis pour ce qui est des assistantes sociales. Je voudrais dire à nos auditeurs que si vous allez dans les différentes associations, que ce soit Arcat, que ce soit Ikambéré, que ce soit Aurore, toutes ces associations vous trouverez des vraies et bien formées, des assistantes sociales là-bas, dans ces différents milieux-là. Les assistantes sociales d’associations, pour ma part, sont toutes qualifiées, accueillantes et connaissent bien leur métier. Moi je parle surtout, des assistantes sociales publiques, des hôpitaux, de nos hôpitaux qui nous suivent. Je vous assure, les assistantes sociales des différents hôpitaux qui nous suivent nous font… moi, j’ai vécu des vertes et des pas mûres avec ces gens-là, la mort assurée, des galères interminables. J’en ai fait une expérience avec une, une deuxième et j’ai conclu qu’elles ne sont pas du tout qualifiées.

Si je reviens rapidement sur ce que Leila a dit, j’ai failli oublié ça, vraiment c’est très important, la stigmatisation, cette histoire de stigmatisation, effectivement, on vit ça, je prends par exemple l’exemple au Cameroun, pour peu qu’on apprenne que tu es porteur du VIH. Si c’est au village, si tu as dit à ton cousin, le gars il va maintenant de porte en porte raconter ça à tout le monde. Et voici le résultat. Le résultat, c’est que, si tu as causé avec une foule de personnes, si vous avez partagé un repas ensemble, cher ami, tu as contaminé tout le monde. Et, à cet instant-là, on peut mettre fin à ta vie. Donc tu es venu au village pour nous tuer tous ? Et, parce qu’ils sont mal informés, ils ne sont pas bien informés, c’est-à-dire que le VIH, on vit cette stigmatisation. Les gens doivent être vraiment très bien informés. J’ai donc remarqué que, parce que je vais finir pour dire que, ce que Leila voulait dire c’est que, pour parler de la maladie, il faut connaitre la maladie. Si tu n’es pas séropositif, c’est très difficile. Certains politiques au Cameroun ont essayé de faire un peu, c’est-à-dire, le plupart des infirmières, aide-soignantes que vous voyez, qui essayent de s’occuper de vous, sont porteuses du mal. On ne va pas vous le dire mais si tu te rapproches d’un médecin en off il va te le dire. Et c’est là que tu comprends qu’effectivement les infirmières, les aides-soignantes, certaines sont malades et ils vous suivent. Mais, si ce n’est pas le cas, c’est difficile de parler de la chose.

Mohamed : C’est encore tabou. Il y a certaines régions reculées où ils n’ont pas la notion de l’épidémie alors qu’elle est quand même établie depuis plus de 20 ans, ils n’ont pas encore la notion que c’est non transmissible par voie... certains connaissent le minimum, le b.a-ba quoi. Eux, ils sont encore au stade où tu sers la main.

Marco : Par rapport à ce que dit Christian, à la stigmatisation, alors ce n’est pas seulement au Cameroun. Même ici en France, je pense que ça existe. Pour ma part, je pense que les médias doivent faire leur travail pour que les gens aient plus d’informations, parce que beaucoup de personnes entendent sida, VIH. Moi je le dis, si je me tiens devant une personne, je lui dis que je suis séropositif, il ne me croira jamais parce que je suis bien dans ma peau. Déjà, comme je dis souvent, j’oublie que je suis malade. C’est vrai, je me prends mes médicaments. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut lire du regard. Pour ma part, les médias doivent faire leur travail, sensibiliser les gens, vraiment parler du côté positif parce que, ce n’est pas toujours en disant, ouais, le VIH c’est la mort. C’est une vie, c’est même une meilleure vie après parce que, quand on accepte déjà qu’on est malade, c’est très important d’accepter ce qu’on est, ce qu’on a et pouvoir vivre sans problème.

Victor : Il faudrait qu’ils informent le bas peuple quoi ! Il faudrait qu’il y ait des campagnes de sensibilisation parce qu’il y a des gens qui sont un peu dans des zones rurales qui ne sont pas informés de cette pathologie-là et puis quand quelqu’un décède, ils accusent parfois des des sorciers comme on appelle chez nous en Afrique. L’ignorance tue beaucoup d’Africains, des gens qui ne sont pas informés.

Mohamed : On peut remarquer dans les pays développés, il y en a qui n’ont pas encore la notion de la prévention. Il y a certains qui croient que tu peux attraper le VIH avec la fellation, d’autres qui n’y croient pas, d’autres qui savent qu’il faut quand même du contact sanguin, ou d’autres qui croient que c’est par la salive. C’est un peu complexe. Maintenant, on essaye de développer, de faire en sorte que les gens soient sensibilisés.

Sandra : Je vous propose d’écouter Leila et Justine qui vont parler ce qu’elles vivent au quotidien avec leurs patients.

Début de l’enregistrement.

Sandra : Quels sont les problèmes principaux que rencontrent vos patients ? Quels sont leurs besoins ? Et comment améliorer leur prise en charge ?

Leila : Il y a plusieurs volets. Il y a le volet dont on a parlé tout à l’heure, discrimination, stigmatisation, qui est très important. Et là, c’est tout le travail que nous menons de déconstruire les fausses croyances, de mettre plus en avant les personnes qui vivent avec le VIH pour expliquer aux autres ce que c’est parce qu’ils sont porteurs de messages forts. Ca c’est pour la partie discrimination et stigmatisation. Le côté prise en charge, ce qui impacte beaucoup la prise en charge, c’est la vulnérabilité et la précarité de certains de nos patients. Et quand je dis certains, c’est une grande majorité de nos patients qui ont très peu de ressources, qui pour certains n’ont pas de logement, qui pour beaucoup vont dans les associations pour avoir des dons alimentaires, des aides diverses et variées. C’est ce qu’on appelle l’accès aux soins et aux droits. Il y a aussi une grande difficulté administrative à accéder rapidement à un statut qui leur permette de s’occuper de leur maladie. Donc nous, nos patients quand ils arrivent, on leur dit, ok il faut se traiter voilà, les traitements, tout ça. Mais eux, sont préoccupées d’abord par, et c’est légitime, c’est, qu’est-ce que je vais manger ? Où je vais dormir ? Quel papier je vais avoir ? Où est-ce qu’il faut que j’aille ? Et voilà. Et tout ça c’est très compliqué pour nous déjà, vous imaginez pour eux qui doivent en plus s’occuper de la maladie, c’est très compliqué. Et les assistantes sociales et les associations, et plein d’autres personnes que j’oublie là parce que c’est difficile de citer tout le monde, ils nous aident à l’objectif du soin parce que si on ne règle pas ces problèmes de vulnérabilité, on va dire ça comme ça, les personnes, forcément, elles s’occupent moins bien de leur maladie. Et nous, on a aussi des difficultés à les prendre en charge correctement. Parce que, nous, on a les chiffres, une fois que les patients ont moins de difficulté, ils ont de très bons résultats au niveau des examens biologiques. On regarde surtout le paramètre, la charge virale, qui montre que le patient peut bien prendre ses traitements. On a des super chiffres ! Nous sommes quasiment à 90% de succès thérapeutique. Ca veut dire que les personnes qui prennent le traitement parce qu’elles ont tous les facteurs qui leur permettent de bien prendre tous les traitements, elles arrivent à les prendre et ça marche. Pour ma part, en tant que soignante, c’est les difficultés que nous rapportent le plus les patients.

Justine : Je suis assez d’accord avec tout ce que Leila vient de dire. Ce sont des choses que nous rapportent souvent les patients. C’est sûr que, en sachant que la Guyane a une prévalence assez forte VIH, qu’on est surtout concentré sur le littoral après bien sûr sur communes un peu plus éloignés. C’est vrai que sur Cayenne on est plutôt une petite ville et du coup il y a l’effet de la stigmatisation du VIH qui est bien sûr amplifiée et les gens concernés par le VIH souffrent avant tout justement de ce regard. C’est assez discriminant. Bien sûr, ce serait pour moi, améliorer leur prise en charge, leur vécu de leur maladie, qu’ils soient moins stigmatisés mais justement on développe des projets pour, en ce sens-là. Un autre point sur l’accès aux droits. En effet, tout ce qui est de l’ordre de quand on arrive, une première carte de séjour, ouvrir le droit à la sécu, souvent ces démarches-là qui permettent aux gens d’accéder plus rapidement et plus facilement surtout aux soins, elles sont souvent parfois en fait entravées par les administrations qui ne respectent pas d’ailleurs toujours la loi, par exemple la préfecture, la sécu, la CAF. Ces gens-là parfois, de par leur statut de nouveaux arrivants, ne sont pas forcément traités à égal manière. Parfois on rencontre des blocages administratifs qui n’ont pas réellement de sens et du coup ça les met dans des situations encore plus vulnérables. On a des personnes qui attendent des mois et des mois avant de se faire régulariser, qui attendent des années ou des personnes qui doivent renouveler leur carte de séjour et qui pareil, des délais incompréhensibles. Du coup ces personnes-là, elles sont tout le temps… c’est l’effet yoyo, montagnes russes. Un coup tout va bien et puis un coup, dès que le système administratif est défaillant, forcément leur situation en pâtissent et ça accentue le côté précaire de leur situation. Pour moi, ce qui serait à améliorer ce serait au niveau des administrations.

Sandra : Est-ce que les décideurs, ceux qui vous donnent des subventions pour les associations, comprennent qu’une bonne prise en charge médicale ça passe aussi, enfin ça passe d’abord même, par une amélioration de la vie globale. Est-ce que vous avez des subventions pour aider les personnes à sortir de la précarité ?

Leila : Je pense, enfin j’espère, je souhaite que nos politiques connaissent les déterminants de la santé. Et dans les déterminants de la santé, qui dit santé, c’est un bien-être physique, psychologique, social, sexuel. Les déterminants de la santé, je pense qu’ils sont connus. Après, j’ai l’impression, c’est un sentiment personnel, que c’est compliqué. C’est-à-dire que, même si on sait ce qu’il faut faire dans l’opérationnalité, c’est compliqué. Il faut former les agents d’accueil dans les administrations, à l’accueil de ces patients-là et aux enjeux de santé. Aux enjeux du VIH. Aujourd’hui on sait, nous on sait. Mais les autres savent moins que dépister tôt, traiter tôt et maintenir les personnes dans le soin c’est ce qui va permettre de casser l’épidémie du VIH. Si on dépiste tôt, si on traite tôt, je répète, et si on maintient dans le soin, l’épidémie du VIH va progressivement disparaître. Et c’est les enjeux majeurs aujourd’hui. Malheureusement, c’est encore insuffisamment compris. Moi, je le vois tous les jours. On doit passer par cette phase de sensibilisation, de formation des administrations et aussi, il y a aussi le volet où les politiques, pas que de santé, les politiques ministérielles, sur les lois, sur l’immigration, les choses comme ça, c’est très complexe. Moi, je ne prétends pas, Leila, donner un avis sur ce qui se passe à ce niveau-là. Mais en tout cas, au niveau local, je pense qu’il y a quand même, pas au niveau des grandes institutions à la tête, mais au niveau des personnes qui sont dans l’opérationnalité qui accueillent les malades, qui instruisent les dossiers. Moi, je pense qu’ils ne connaissent pas assez les enjeux, que vite obtenir une carte de séjour permet vite de mettre dans les bonnes conditions pour traiter. Le frein majeur, c’est que tout ce qu’on fait aujourd’hui sur le VIH en Guyane, il n’y a pas d’institution. On les invite. Nous par exemple le COREVIH on fait 3 plénières, on fait plein de formations dans l’année, tout ça, on invite la préfecture, on invite plein de personnes au niveau de l’institution qui ne viennent pas. Donc c’est un cercle vicieux. On n’arrive pas à les atteindre ces personnes-là.

Fin de l’enregistrement.

Sandra : Leila et Justine au micro de l’émission radio Vivre avec le VIH, est-ce qu’il y a des réactions dans l’équipe sur ce que vous venez d’entendre ?

Mohamed : Ca reste assez délicat au niveau de l’accès aux soins parce que si déjà ils ont des préjugés un peu et qu’ils n’admettent pas les gens porteurs du VIH ou qui ont du mal à vouloir les faire soigner, on peut comprendre que les services là-bas de fonctionnaires ont des a priori, qu’ils font passer les gens normaux, entre guillemets, avant les VIH. Il faut d’abord dépister et soigner pour être optimiste sur sa maladie. Si ce n’est pas le cas, ça freine, ça repousse et ça peut poser des complications.

Sandra : D’autres réactions ?

Christian : Vous voyez ce que je dis souvent ici, c’est la vérité ! Justine et sa collègue sont en Guyane, elles invitent des autorités de venir assister à des colloques, à des trucs. Ces gens-là refusent ! Mais voyez ? Elle, elle va même un peu plus loin. Dans l’optique, le désir qu’un jour cette histoire disparaisse ou au moins baisser un peu. Ces gens-là vous voyez qu’il y a un problème mais je t’assure Sandra, elles ont presque tout dit ces femmes. Tant que le malade séropositif n’aura pas droit à tout ce qu’il doit véritablement, tant sur logement, parce que quand vous voyez les nouveaux migrants arrivés et qu’ils sont malades et qui sont porteurs du VIH. Ils ont un problème au départ, le problème de se soigner. Maintenant, si vous mettez les médicaments sans trouver un logement, sans leur trouver de quoi manger, sans leur trouver de quoi se vêtir, c’est comme si vous mettiez des coups d’épée vraiment dans le vent. Ca ne peut pas marcher. Voilà le véritable problème de ceux qui souffrent, qui portent cette maladie et qui sont pour la plupart des migrants en territoire étranger. Elles ont touché le noeud de l’affaire, tout ce qu’elles ont dit, je l’ai déjà dit plusieurs fois, c’est la vérité. Vous avez vu, sans faire la redondance, elles invitent des autorités, elles ne viennent pas. C’est un problème.

Victor : Pour moi, Justine et Leila, vraiment ces dames doivent être soutenues par les autorités compétentes. Ces deux dames ont la volonté, l’amour pour leur travail, ils ont l’amour du prochain et elles demandent le secours… que les autorités compétentes viennent les assister dans leur tâche, quand même ! J’espère qu’ils ont entendu, qu’ils compris et la prochaine fois, j’espère qu’ils viendront à leur invitation.

Marco : Les deux dames, elles n’ont pas le bras long et elles franchissent un mur. Ce mur je pense que c’est les autorités qui doivent faire leur travail. Elles, elles ont fait déjà ce qu’elles ont pu faire, elles ne peuvent plus aller plus loin que ça. C’est les autorités qui doivent faire ce travail là, si elles ne le font pas, je pense que le mal restera. Il faudrait interpeller les autorités et qu’elles prennent ce problème à coeur.

Sandra : Merci à vous tous et on écoutera prochainement Leila et Justine, cette fois-ci elles parleront prévention. Comment se passe la prévention en Guyane française ? On le saura dans les prochaines émissions.

Transcription : Sandra JEAN-PIERRE