Quand les femmes libériennes faisaient la grève du sexe...

, par Sandra

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Leymah Gbowee, lauréate libérienne du prix Nobel de la paix 2011. Elle organisa en 2003 la « grève du sexe »
Leymah Gbowee © REUTERS/Adam Hunger
Quand les femmes libériennes faisaient la grève du sexe...

Sandra : De retour à l’émission de radio Vivre avec le VIH et maintenant nous allons discuter avec toi Antigone Charalambous, sur les lieux de convivialité pour les femmes vivant avec le VIH mais d’abord, tu as quelque chose à nous dire, tout particulièrement en cette journée internationale des droits de la femme. Dis-nous tout.

Antigone Charalambous : Le 8 mars, c’est la journée internationale des femmes du monde entier ! En France elle est nommée journée internationale des luttes des femmes. Pourquoi ? Parce que ces luttes ont permis le progrès social, la conquête de droits pour tous et le progrès vers l’égalité entre les femmes et les hommes. La journée internationale des femmes a été proclamée par l’ONU en 1975 mais elle était déjà une institution pour les femmes qui luttaient contre les inégalités dont elles étaient victimes depuis le début du 20ème siècle. C’est en 1910 que l’internationale des femmes socialistes décide de la création d’une journée pour toutes les femmes du monde. L’enjeu était à l’époque, et continu à l’être aujourd’hui, le travail et l’égalité. Dans le contexte de la première guerre mondiale une autre revendication s’ajoute à celle du travail : la paix dans le monde. Au final, l’ONU n’est venue que reconnaitre et consacrer les revendications et les luttes des mouvements des femmes du monde entier. Ainsi, le 8 mars est la journée qui célèbre les luttes pour les droits des femmes dans le monde.

Tout en ne voulant pas froisser certains, ce n’est pas la journée de « la » femme et ce n’est pas une « fête », ce n’est pas le jour où on fait des cadeaux aux femmes. Ce n’est pas non plus le jour où on va leur offrir des roses ou autres fleurs, surtout sur leur lieu de travail, lieu où elles sont encore victimes d’inégalités salariales reconnues par toutes les institutions politiques de notre pays et aussi de l’union européenne. C’est le jour pendant lequel on profite de rappeler aux personnes qui l’ignorent mais aussi à celles qui le savent déjà, que les combats émancipateurs de femmes continuent de par le monde. On s’informe, on échange et on exprime notre solidarité avec les femmes du monde entier.

On rappelle que les femmes sont touchées par les inégalités de salaire et de retraite, par le temps partiel subi et par la précarité. Elles sont encore majoritairement en charge des tâches domestiques et familiales tout en ayant une activité professionnelle et sont moins nombreuses à des postes de responsabilité. Et pour finir, elles sont trop souvent et majoritairement victimes de multiples formes de violences : le viol, les violences par le partenaire intime, des violences sexistes et sexuelles au travail ou ailleurs, la lesbophobie, la prostitution, les agressions racistes et pour finir, les femmes sont les premières victimes des guerres.

Pour toutes ces raisons elles sont aussi directement affectées dans leur santé. Et comme nous sommes dans “Vivre avec le VIH”, on peut et doit dire qu’elles sont de plus en plus touchées par le VIH tout en n’ayant pas les armes pour se défendre, directement et indirectement. L’épidémie se féminise et cela est dû aux inégalités liées au sexe et au genre.
Plus que jamais, l’égalité et la lutte contre les violences doivent devenir notre priorité, à toutes et tous.

Après ces mots d’introduction et une fois le contexte posé, je souhaitais partager avec vous une histoire vraie qui comme souvent, dépasse l’imagination. C’est l’histoire des femmes libériennes qui ont réussi à amener et construire la paix dans leur pays en 2003, après 15 ans de guerre civile sanglante. Il y en a eu 2 pour être exacte avec un prétendu temps de paix entre les deux, mais qui était toujours des temps de conflits armés avec justement différentes factions, des rebelles d’un côté donc du gouvernement qui venaient de faire un coup d’Etat de Charles Taylor, peu importe, je ne veux pas tellement m’arrêter là-dessus, mais sur le rôle qu’on joué les femmes dans cette histoire.

Le « Réseau pour la construction de la paix » -WIPNET- a été souvent médiatisé- en tout cas c’est comme ça que moi j’en ai entendu parler le plus souvent - à travers l’idée très ancienne de la grève du sexe. Or, l’abstinence sexuelle par un temps de guerre dans un pays où la criminalité sexuelle et le viol sont la règle est-ce une stratégie gagnante qui va permettre de se faire entendre ?

Les femmes ont pris la parole et ont occupé l’espace public. Pour être plus précis, l’espace public ça a commencé par le marché de poisson. Pour passer leur message elles ont utilisé la radio de l’église de Monrovia : « Par le passé nous avons gardé le silence, mais après avoir été tuées, violées, déshumanisées et infectées avec des maladies, après avoir vu nos enfants et nos familles détruits, la guerre nous a appris que l’avenir repose dans l’acte de dire NON à la violence et OUI à la paix. On ne reculera pas tant que la paix ne sera pas acquise. »

La « grève du sexe » est anecdotique même si elle a eu un sens. Surtout un sens de sensibilisation par rapport aux hommes, par rapport aux maris de ces femmes. L’action de ces femmes est une action profondément politique. Les femmes sont devenues la voix de toute une population. En tant que les premières et principales victimes de violences sexuelles, d’abandon et de la misère économique et financière, ces femmes revendiquaient leur droit de participer à la résolution du conflit armé et de la violence et à la construction de la paix au Libéria.

C’est un exemple pacifiste d’engagement politique, solidaire, pacifiste. C’est vrai qu’en venant ici, j’étais en train de me dire il y a aussi les femmes qui sont dans la lutte armée, la protection de leur espace, je pensais en fait tout spécifiquement aux femmes Kurdes qui ont littéralement contribués à repousser les forces djihadistes et terroristes de la ville de Kobané. Ca continue encore et c’était la même période, cette année. Et pourquoi je parlais des lieux de rencontres pour les femmes, parce que à Monrovia et au Libéria les femmes se rencontraient dans ce qu’elles appelaient les cabanes de la paix. Il faut des espaces et des lieux pour que les personnes puissent se rencontrer et justement échanger. C’est les premières actions qu’elles ont faites. C’est comme ça que les femmes participent activement dans les progrès sociaux, et très souvent, on les oublie.

Finalement cette grève du sexe, ça fait sourire parce que Monrovia reste encore une des capitale justement où le viol est le lot quotidien de tellement de femmes. On compte 1 million de victimes de viol depuis la guerre civile. Et ça continue. Même si le Libéria a été le premier pays qui a voté et qui a élu une femme présidente.

Voilà, je ne sais pas, échange, réactions. Je ne vais pas monopoliser la parole.

Sandra : Merci pour ces informations, j’ai appris beaucoup de choses. Je vais réécouter, le temps d’assimiler tout ça. Donc je ne vais pas réagir aujourd’hui. Une question pour toi Antigone, car je t’avais vu intervenir lors d’un événement sur la prévention. Et comme tu es, je rappelle, sexologue, psychologue et thérapeute de couples, et puis tu avais parlé de l’importance des lieux de rencontres comme tu dis pour les femmes vivant avec le VIH. Pourquoi ? Un lieu de convivialité pour les femmes et les hommes, en même temps, est-ce que ce n’est pas suffisant ? Pourquoi faut-il penser à créer des espaces pour elles seulement ?

Antigone Charalambous : Le pour elle seulement est important oui. Comme je le disais, les femmes n’occupent pas l’espace public, même encore dans nos villes, même à Paris, si on marche dans la rue à partir d’une certaine heure ou dans des endroits bien spécifiques, en fait géographiquement on va voir essentiellement des hommes. Les femmes traditionnellement et historiquement occupent les espaces privés. Les espaces clos. Ce qui ne permet pas leur rencontre, et qui ne permet pas leur échange, et qui ne permet pas le soutien mutuel par exemple. Même si, et si d’ailleurs elles ont pu participer dans le débat politique de tous les pays sur les thématiques du travail, c’est parce que justement elles se sont organisées pour que ces lieux-là existent. Elles se sont débrouillées pour que justement l’échange se fasse. Un petit peu comme les travailleurs le faisaient. Les usines étaient des espaces de travail mais aussi des espaces où les travailleurs se retrouvaient et pouvaient discuter justement sur leurs conditions de travail. Il est important d’avoir des espaces et des lieux où on peut justement se poser et réfléchir à plusieurs sur notre condition, surtout quand on nous cantonne dans une catégorie qui fait qu’on a l’impression qu’on ne peut réfléchir qu’à travers justement les codes qu’on assigne à cette catégorie-là. La catégorie femme, le fait que justement, qu’est-ce qu’elles vont pouvoir dire, les femmes ne font pas de la politique… Si. Les femmes font de politique tous les jours bien sûr.

Mohamed : Pour rejoindre ce qu’elle dit, elle n’a pas tort parce que, malgré le combat des femmes, qui est assez durable et louable, on trouve qu’il y a encore des inégalités aujourd’hui. C’est pour ça que ces espaces ne doivent pas être restreints ou retirés puisque les femmes ont besoin de se réunir pour que la parole se libère. Une fois que la parole s’est libérée, elles peuvent s’engager sur des thèmes, les inégalités ou les discriminations, qu’elles jugent bon de pouvoir se battre. Mais tant que la parole ne s’est pas libérée, il faut des groupes restreints parce que l’homme, il est un peu traitre là-dedans. Il va dire c’est encore tu milites, tu veux des droits, c’est comme le MLF (Mouvement de libération des femmes), tu réclames quelque chose, il n’y pas assez. Alors que la femme, on sait qu’aujourd’hui, elle n’a pas sa place dans la société. Jusqu’à aujourd’hui, une société comme la France ou l’Europe qui prône une démocratie, on trouve encore des dysfonctionnements au niveau de la parité. Ils ont voulu mettre des femmes au gouvernement, ils les ont vite viré ou faite démissionner. Donc il y a encore du boulot je pense. C’est loin d’être gagné.

Sandra : Il y a des espaces de rencontres qui existent, tu t’en occupes, à Bondy.

Antigone Charalambous : A la Marmitte, qui est une association, un accueil de jour ouvert à tout le monde, essentiellement à des personnes qui sont en situation de grande précarité. Et c’est vrai qu’à la Marmitte, il y a un jour spécial d’accueil pour les femmes. Ca crée beaucoup à chaque fois de remue… bon, pas beaucoup de remue mais on va dire qu’il y a toujours une grogne de la part des hommes qui disent nous aussi on veut, comment ça se fait, les femmes. C’est impressionnant parce que les hommes aussi ont un sentiment plus général, je parle des personnes qui sont accueillies à la Marmitte, même si quand on discute plus longuement avec eux, ils voient tout à fait que s’il y a ces dispositifs ou ces démarches-là, c’est parce qu’il y a réellement des inégalités. Ils ne sont pas aveugles. Ils se disent ce n’est pas normal, comme elles ont les enfants, on fait plus attention à elles. Oui, elles ont les enfants. Souvent seules.

Mohamed : Oui, beaucoup de monoparentale, surtout sur la Seine-saint-Denis, un département très discriminé et de plus quand même, déjà elles n’ont pas beaucoup le temps de parole. On l’a vu, rien que pour un sujet tout simple où c’était les femmes battus, ça a fait toute une polémique au sens où ils ont mis du temps et du mal à leur donner un portable, avoir un numéro pour qu’elles ne soient plus confrontées justement aux coups et à la violence que les maris, les hommes, concubins, partenaire, leur faisaient subir. Donc il y a quand même beaucoup à faire je pense.

Sandra : Antigone, pour celles qui sont intéressées, si elles veulent aller à la Marmitte, comment on fait ?

Antigone Charalambous : C’est tous les jeudis, on vient à la Marmitte, c’est… je ne connais pas l’adresse… 186 avenue Leon Blum à Bondy, l’arrêt du bus Suzanne Busson. Par rapport à ce que Mohamed a dit, alors typiquement, et là on va parler plus concret, parce que je fais aussi des ateliers de santé sexuelle et autres ateliers mixte à l’association. C’est toujours intéressant, l’échange se fait. Mais typiquement dans ce temps, les femmes se censurent. Elles ont toujours… parce que je vous dis pas les jeudis c’est fiesta, bamboula, elles s’expriment, elles mettent la musique, elles dansent, voilà. Et là les femmes sont en écoute. Toujours. Très posément. Et prennent la parole que quand par exemple l’animateur va les inciter. Ca va être souvent des réactions, des souffles, des yeux qui vont aller dans l’air, elles vont se regarder entre elles, elles vont pouffer de rire.

Mc Coco : Elles ne parlent pas facilement du sexe.

Mohamed : Il y a que les femmes qui peuvent parler aux femmes. Au début elles commencent à deux et puis l’autre après qui a le même problème, donc ça commence à se délier. Mais sinon, c’est gardé pour soi en général. Quand le mari est violent… c’est gardé très longtemps, c’est caché.

Mc Coco : Elles aiment se taire, c’est ça le problème. C’est pour ça qu’il faut se battre pour cela.

Antigone Charalambous : Je suis assez d’accord avec vous deux. Je rajouterai juste qu’il y a, c’est comme avec l’espace public, la culture de la prise de parole et de la parole en public, de la parle tout court, est quand même quelque chose qui est maîtrisé par les hommes depuis bien longtemps. Les femmes ont des choses à dire en ce qui concerne le foyer. Elles n’ont pas des choses à dire, c’est ce qui est intériorisé d’une certaine façon par tout le monde, sur la chose public, sur ce qui se passe pour tous. Sur la question de l’éducation des enfants, les hommes vont être souvent d’accord avec elles, oui oui bien sûr, puisque c’est toi qui t’en occupe, n’est-ce pas. C’est très arrangeant d’ailleurs ! Il ne manquerait plus que ça qu’elles n’aient pas leur mot à dire ! Mais quand il s’agit du travail, et ce n’est pas les femmes qui ne travaillent pas, ça c’est plus qu’un euphémisme, quand il s’agit par exemple, des décisions politiques, là ça se corse. C’est plus ça qui se passe, parce qu’elles ont un avis et argumentée sur tous les sujets.

Transcription : Sandra JEAN-PIERRE