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Les professionnels de santé doivent être initiés aux spécificités des LGBT+ ?

Les professionnels de santé doivent être initiés aux spécificités des LGBT+ ?

Source Têtu

L’Ordre des médecins s’est insurgé contre la création “d’annuaires de professionnels de santé communautaires“. Un médecin explique en quoi un médecin sensibilisé aux problématiques des personnes LGBT+ peut mieux nous soigner.

À l’origine de la polémique, une petite annonce d’une personne qui cherche “une infirmière à domicile racisée pour des soins dans le 13ème arrondissement de Paris“. Début août, un groupe de soignants noirs a posté une liste de gynécologues noires en Île-de-France, sur Twitter. La Licra (la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) elle, a dénoncé une “folie identitaire“. L’association demande au ministre de la Santé, Olivier Véran de “défendre l’honneur d’une profession et celle de la République“.

L’Ordre des médecins et celui les infirmiers “condamnent avec la plus grande fermeté” ces listes “qui vont à l’encontre des principes fondamentaux de nos professions mais aussi de la République“. Les deux ordres menacent d’engager des poursuites pour “mettre fin à ces pratiques“. Au sein de la communauté LGBT+, beaucoup ont témoigné l’importance de s’adresser à des médecins sensibilisés aux problématiques des personnes LGBT+. TÊTU a voulu en discuter avec le Dr Thibaut Jedrzejewski, médecin au centre 190 et auteur d’une thèse sur les difficultés rencontrées par les homos dans l’accès aux soins. Interview.

Comment vous répondez lorsqu’on vous reproche de faire de la médecine communautaire ?

Jusqu’ici, on ne m’a jamais reproché de faire de la médecine communautaire. D’ailleurs je ne pense pas en faire mais j’ai souvent appréhendé ce reproche, notamment lors de ma soutenance de thèse. Je dirais que je creuse théoriquement la santé communautaire pour justement pouvoir pratiquer une médecine plus universelle. On part d’un constat du terrain : il y a des spécificités de santé chez les gays, il y en a aussi chez les lesbiennes. Et il faut pouvoir y répondre.

Il y a aussi de nombreuses difficultés rencontrées par les gays et lesbiennes avec leurs médecins, des incompréhensions, des sensations de jugement, des informations inadaptées, des retards diagnostics liés à des non-dit. Depuis plusieurs dizaines d’années, il y a une demande de médecins gay ou gay-friendly. Les patient.e.s ont souvent besoin de parler du contexte qui les amène chez le médecin ou de leur vie plus globalement, et, malgré les avancées sur la visibilité et l’égalité des droits, il y a encore de nombreuses situations difficiles à aborder avec une personne qui n’a aucune idée de ces « mondes de vie ».

Le plus important c’est que les médecins, gays ou non, puissent prendre en compte ces contextes. Il faut que les professionnels soient initiés à ces spécificités de santé si ce n’est formés car c’est devenu un domaine tellement vaste qu’à mon sens il nécessite une spécialisation à part entière ! C’est ce que je défends plus en détails dans ma thèse.

En quoi le fait de se sentir à l’aise pour discuter de son orientation et de ses pratiques sexuelles est important pour établir un diagnostic ?

Cela influence le raisonnement médical. Régulièrement, nous voyons des errances médicales, notamment pour les IST chez les hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes (HSH). La syphilis peut avoir des symptômes trompeurs, les rectites peuvent être confondues avec des maladies inflammatoires du colon.

Nous constatons aussi que la prévention ciblée est essentielle. Elle est évidente historiquement chez les gays avec le VIH (puisque la prévalence du VIH est plus élevée chez les HSH, ndlr), Par rapport aux femmes en général, on voit aussi que les lesbiennes se font moins dépister du cancer du col de l’utérus et moins vacciner contre les papilloma virus. De fausses idées circulent encore sur les sexualités entre femmes et leurs risques et si on n’en parle pas aux soignants, les soins prodigués seront toujours déterminés par l’imagination et non la réalité des vies de leurs patientes. Une femme n’a pas envie qu’on lui parle de procréation de la même manière si elle est lesbienne ou hétérosexuelle…

Les enfants, ado et jeunes adultes qui « grandissent gays ou lesbiennes » (sic) peuvent être confrontés à des difficultés qui peuvent les mener jusqu’au suicide. Ce surrisque est connu depuis beaucoup trop longtemps. En pratique, dans les cabinets de consultation, les soignants laissent encore trop ces déterminants de côté. Il y a enfin des parcours et des expériences de vie communes dans chacun des mondes gays et lesbiens. Certains sont entremêlés avec les demandes de soin en terme de santé mentale, d’addictions ou de consommations à risque de produits psychoactifs, d’alcool ou de tabac.

Dans l’enseignement de la médecine, dans quelle mesure la question de la bienveillance à l’égard du patient est-elle abordée ?

Je ne dirais pas que ce soit une question de bienveillance. Les médecins se perçoivent bienveillants, c’est leur métier et ils sont soumis au code de déontologie. Mais on remarque une augmentation des témoignages de patient.e.s qui dénoncent des jugements, des situations de malaise, mais aussi et plus rarement de véritables abus, discriminations, racisme… Plus qu’un apprentissage, lors de l’enseignement, on nous demande de mettre nos convictions personnelles de côté lorsqu’on pratique. « Un médecin soigne tout le monde de la même manière ». Mais il me semble illusoire de penser que les rapports de pouvoir, les mécanismes du racisme, de la misogynie, de l’homophobie ou de la transphobie sont aussi simples à détacher de soi. C’est une fois qu’on est confronté à ses propres biais qu’on les perçoit.

C’est un questionnement bien plus complexe que la bataille entre l’universalisme du soin et l’émergence du soin communautaire. D’un côté il y a un manque de connaissances et de formation sur les différences. De l’autre, l’universalisme est simplifié, au point de devenir un idéal empêchant toute remise en question de nos certitudes. Tout cela efface les rapports de pouvoir et conduit à des situations dans lesquelles la médecine devient un raisonnement basé principalement sur la mécanique du corps et non sur le contexte, la vie dans sa complexité. L’universalisme n’est pas censé effacer les différences mais s’efforcer à soigner tout le monde aussi bien. Il n’est pas incompatible avec le communautaire car toutes les situations ne demandent pas la même attention. Et pour celles qui sont minoritaires, la santé communautaire est là, et elle est une source de savoir inestimable.

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